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Stéphane Martelly / Entrevue

Stéphane Martelly ou l’histoire d’une vie

Entrevue réalisée par Marie-Alice Théard

Le National, Port-au-Prince, 9 janvier 2017

 

Lors de la présentation de sa thèse à l’Université de Montréal, Stéphane Martelly fait référence à ses modèles : Marie Thérèse Colimon Hall, Raymonde Colimon Boisson, Chantal Boisson et Sabine Boisson qui ont dédié leur vie à l’éducation. Scientifiques, éducatrices, poétesses, elles ont toutes milité dans le social. Stéphane, toujours un peu à part, se distingue dès l’âge de trois ans par son originalité. L’on découvre alors qu’elle est une surdouée. Elle commence à écrire à huit ans et publie son premier livre de poésie “Reflets” à seize ans. Le lecteur y sent déjà la mouvance que l’on retrouve dans “Inventaires”. Nous rencontrons l’auteure.

 

MAT — Entre 2009 et 2012, vous avez travaillé à l’Université Concordia dans un projet de recherche concernant les déplacés établis à Montréal, appelé « Histoires de vie ». On a la nette impression que ce programme rejoint votre histoire personnelle. Parlez-nous-en.

SM — De 2009 à 2012, j’ai en effet travaillé dans le cadre du grand projet « Histoires de vie des montréalais déplacés par la violence » au centre d’Histoire orale et de récits numérisés, comme coordonnatrice. C’était un ambitieux projet d’histoire orale dirigé par le professeur Steven High, historien. Il s’agissait pour plusieurs groupes (groupes régionaux ou thématiques) de recueillir des entrevues autobiographiques longues auprès de personnes que la violence de masse ou violence organisée avait poussées hors de chez elles, dans un parcours d’immigration. Le projet s’intéressait, entre autres, à des rescapés de la région des Grands Lacs d’Afrique (Rwanda), des immigrants du Cambodge à des survivants de la Shoah et aussi à des immigrants et exilés d’origine haïtienne.

Du point de vue du sous-groupe Haïti, cela nous donnait l’occasion de nous pencher sur la sanglante période duvaliériste, avec ses suites, ses résistants et ses « descendants », pour ainsi dire. Même si nous avions un positionnement très clair concernant le respect de la personne humaine et l’imprescriptibilité des droits fondamentaux, il ne s’agissait pas pour nous de faire le tri parmi les bonnes et les mauvaises victimes, mais plutôt d’écouter toutes les personnes que la violence organisée avait propulsées hors de chez elles dans un parcours d’immigration et qui voulaient bien nous confier leur vécu. Il faut comprendre que ce vécu, dans notre approche méthodologique avait valeur d’archive, une archive certes orale, avec un fonctionnement spécifique, mais tout aussi pertinente pour la réflexion historique que l’archive traditionnelle de papier. Les entrevues étaient filmées et conservées, avec un accès total ou partiel, selon les voeux des personnes interviewées qui avaient sur elles pleine autorité.

Cela m’a pris du temps pour prendre la mesure de ces « récits de vie » à l’aune de mon propre parcours, car je tentais de conserver une posture impliquée, mais tout de même avec une certaine retenue, depuis la place à la fois ancrée et excentrée qui est généralement la mienne. Par ailleurs, je ne suis pas à strictement parler d’une exilée. Je suis partie de mon plein gré, même si les choix devenaient de plus en plus limités. Cependant, entendre ces voix m’a fait prendre conscience du caractère commun de nos expériences singulières, particulièrement avec des interviewés de ma génération.

Par la suite, j’ai continué mon parcours de chercheuse à l’université par un poste postdoctoral au centre d’Histoire orale et de récits numérisés (CHORN/COHDS), où je tente d’entrer dans cette archive dans une perspective de création littéraire, à la fois écrivant dans une forme narrative et poétique et réfléchissant sur la création. 

Aujourd’hui, l’archive haïtienne du CHORN constituée dans le cadre du projet est une archive régulièrement consultée et qui donne déjà lieu à un ensemble d’études et de productions universitaires ou non. Mon voeu est que, de plus en plus de personnes haïtiennes ou d’origine haïtienne, se l’approprient, l’investissent pour mieux se pencher sur l’histoire contemporaine haïtienne, sur cette mémoire qui, si souvent, nous hante autant qu’elle nous échappe, afin de renouer les fils de notre passé et de notre présent. Afin d’échapper aux écueils de l’amnésie et de la répétition.

 

MAT — Dès le baccalauréat, votre choix est fait pour la littérature. Maître art et littérature, docteure en art et littérature, votre essai Le Sujet opaque publié chez l’Harmattan en 2001 est sur Magloire Saint-Aude. Attrait, influence sur l’auteure que vous êtes ?

SM — Mon essai sur Magloire- Saint-Aude, qui a connu un certain parcours, est mon premier travail de longue haleine en littérature. C’est une réflexion qui m’a occupée pendant deux ans et demi, au cours de ma maîtrise et que j’ai proposée à l’Harmattan. Comme toute recherche passionnante, celle-ci est née d’une question très simple : puisque la poésie de Magloire-Saint-Aude était qualifiée de difficile (ce qui est vrai), voire d’hermétique (ce que je récuse), comment pouvait-elle être à ce point saisissante et rejoindre malgré tout le lecteur, dans un échange puissant qui faisait l’économie de la compréhension ? Ou comme je le formule dans l’essai : « Comment une oeuvre qui échappe à notre entendement peut-elle nous toucher ? ». Ceci a été le point de départ d’une réflexion très prenante sur le fonctionnement de ce que je définissais pour la première fois avec les mots de Glissant comme une opacité fondamentale du texte saintaudien. Cette lecture du sujet saintaudien comme « sujet opaque » était à l’époque inédite.

Ce n’est qu’une fois arrivée au terme de ce premier travail que j’ai pris conscience d’un fil conducteur de mes réflexions qui s’articulent finalement autour de l’expérience de la lecture, des limites de l’interprétation et aussi une attirance pour les représentations de la marginalité en littérature. Non seulement ce travail a certainement formé ma propre écriture, d’une manière indirecte, mais surtout il m’a conduite vers un questionnement de fond sur la folie et le féminin dans des oeuvres de la littérature haïtienne contemporaine. Ce nouvel essai, quinze ans plus tard, que je crois assez consistant, vient de paraître chez Nota Bene (Montréal, 2016) sous le titre Les Jeux du dissemblable. Sujet, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine.

En consacrant ces réflexions à l’oeuvre pour moi fondatrice de Marie Vieux Chauvet, Amour, Colère et Folie ainsi qu’aux écrits essentiels de Davertige, de Frankétienne, de J.J. Dominique et de Lyonel Trouillot, tout en inventant une écriture critique pour penser la création, je tenais une fois de plus à décentrer le regard, à décaler le littéraire dans la théorie et la théorie dans l’écriture créatrice pour trouver dans les frontières une manière toujours plus délibérément « vacillante » et risquée de penser. Cette réflexion a été aussi pour moi une manière d’envisager le féminin en littérature haïtienne, soit un sujet qui joue un rôle très important dans le paysage littéraire contemporain et qui négocie toujours autour de la marge, de la folie et de la catastrophe, les formes variées de l’altérité.

Cette dernière entreprise était aussi pour moi une manière de faire la preuve qu’il était tout à fait possible de « faire de la théorie » depuis mon lieu, à partir d’oeuvres majeures et urgentes de la littérature haïtienne contemporaine.

 

 MAT — Enseignante de bonne heure, vous vous consacrez à la recherche, l’art pictural vous connait, la littérature vous habite, cependant vous avez une vie de famille. Ce bonheur intime ne peut empêcher la misère et le délabrement du monde de vous atteindre profondément. « Les douleurs encombrantes grotesques… l’inventaire des choses qui manquent… » prennent la dimension esthétique comme prétexte pour exprimer des émotions fortes dans Inventaires : Tu et Je, nous nous métissons à travers ces contradictions. On pourrait croire à une projection biographique. Qui êtes-vous donc ?

 SM — Je ne sais pas qui je suis. C’est bien pour cela que j’écris. Le plus souvent, ma famille n’y voit pas trop de contradiction. Moi, j’y vois ma liberté.

 

MAT — Quels sont vos projets ? Haïti ?

SM Les Jeux du dissemblable et les Inventaires ont été des projets exigeants voire coûteux, d’un point de vue intellectuel et humain et je les ai portés pendant très longtemps. Maintenant, il ne me reste qu’à les laisser circuler sans moi et moi à circuler avec et sans eux. J’attends le moment de pouvoir les accompagner jusqu’en Haïti.

 

Source : Le National