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Débat Depestre/Césaire

Débat Depestre/Césaire 


« Sans rimes, toute une saison, loin des mares »

Enjeux d'un débat sur la poésie nationale

Par Anne Douaire-Banny

Université de Paris-Sorbonne

 

Texte mis en ligne le 20 mai 2011 et reproduit en septembre 2016

avec l’aimable autorisation de l’auteure

 

Ancienne élève de l'ENS de Lyon, Anne Douaire-Banny est maître de conférences à l'université de Paris-Sorbonne. Pendant quelque temps, elle a été en délégation auprès de l'université Paris-Sorbonne Abou Dhabi. Elle travaille sur les auteurs de la Caraïbe (Aimé Césaire, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Simone Schwarz-Bart, Vincent Placoly, Daniel Boukman…).

  

« Fous-t-en Depestre fous-t-en laisse dire Aragon[1] »

« Quittez Aragon bouler[2] »

« La faiblesse de Depestre – dirais-je l'erreur ? – est d'avoir une vue a priori du problème[3] ».

« Mais où est Depestre ? Quel est cet éblouissement, quelle est cette contemplation extatique devant l'héritage prosodique français[4] ? » 

Aimé Césaire en Haïti en 1944 (deuxième à partir de la gauche)

 

Quelle volée de bois vert que celle que subit Depestre en 1955, à la fois violente et surannée ! Voilà le genre d'échange qui n'a – hélas – plus cours aujourd'hui ; nos débats sont redevenus feutrés, nos fleurets mouchetés. Au milieu des années 1950 en revanche, en ces temps de congrès internationaux[5] qui réunissaient des écrivains « hommes de culture » assumant une « responsabilité[6] » politique, en ces temps de décolonisation et de défis révolutionnaires pour la faire advenir dans les meilleures conditions, les armes rhétoriques étaient dégainées. Elles étaient cependant parfois – et pour les mêmes raisons – émoussées pour avoir été trop trempées dans un bain idéologique ; l'écrivain disparaissait alors derrière le militant.

Il serait fautif cependant d'en rester à cette lecture de la querelle opposant Depestre à Césaire autour de la « poésie nationale » prônée par Aragon dans les Lettres Françaises[7]. Car si la querelle est politique – l'engagement inconditionnel du jeune Depestre dans la droite ligne de l'internationale communiste s'opposant à la volonté de Césaire de « marronner », c'est-à-dire d'imposer la « spécificité nègre » dans les réflexions et les actions de son parti[8] – elle est aussi poétique, pleinement.

La poésie étant ce qui « installe [le poète] au cœur vivant de [lui-]même et du monde[9] » (Césaire), le débat sur la poésie nationale mêle inextricablement plusieurs dimensions : débat formel, enjeux idéologiques, questions de positionnement dans un champ littéraire alors encore paré du prestige de l'intellectuel… Conscient de la portée de ces enjeux multiples, le jeune Depestre se débat :

Qu'on veuille bien ne pas me trouver l'air de celui, qui, ayant reçu des fleurs, oublie d'en respirer le parfum, pour se mettre à compter les épines… De celles-ci qui abondent dans le bouquet de Césaire, j'aurais volontiers tiré un parti strictement personnel, si le vague « marronnons-les Depestre » et le précis « fous-t-en Depestre fous-t-en laisse dire Aragon » ne me paraissaient des nids de guêpes que la colère – fleuriste parfois aveugle – a oublié d'extraire de la gerbe[10].

Si cette étude est consacrée à cette querelle, c'est qu'il nous semble intéressant d'en étudier les rouages en tant qu'ils éclairent le fonctionnement du champ littéraire de l'époque. Il est souvent considéré que le débat Césaire-Depestre n'a concerné que les écrivains dits « francophones » et plus particulièrement les « négro-africains »[11]. Il nous semble au contraire important de resituer le contexte de son éclosion, et de rappeler que l'ébullition des « artistes et écrivains noirs » était suivie de près par l'intelligentsia tout entière. Les fréquentations parisiennes des uns et des autres (Breton, Camus, le CNE, bien sûr, mais aussi les éditorialistes, les partisans de la décolonisation, les écrivains communistes, les condisciples de Césaire, Senghor et des autres à l'ENS…), les relations tissées lors des résistances et des exils de la période vichyste, l'entrelacs des dédicaces, des préfaces et des recensions : tout cela ne doit pas être négligé. Que le débat n'ait pas suscité de réaction notable parmi les écrivains français ne signifie pas qu'il ne les intéressait pas ou ne les concernait pas. Le silence est aussi à interpréter, « Que pouvons-nous en entendre[12] ? ». Il importe tout particulièrement de ne pas accepter et reproduire sans les questionner les partitions toutes faites entre écrivains noirs et écrivains « non-noirs », entre Français et non-Français, sous peine de tautologie.

 

Leçon de poésie ou rappel à l'ordre de l'homme de culture responsable ? 

La réaction blessée de Depestre s'explique aisément par la rudesse du coup porté par Césaire, et par la publicité qui lui a été donnée ; rappelons les faits et leur contexte.

En 1953 et 1954, Aragon publie dans les Lettres Françaises une série d'articles montrant la nécessité et la possibilité de la « liquidation de l'individualisme formel en poésie[13] » en cultivant le « lien charnel, vivant » entre l'écrivain et le peuple. Au sortir de l'occupation allemande, Aragon ressent la nostalgie du « grand tracteur français de l'alexandrin » en une métaphore très agricole et lance l'appel du retour au sonnet[14] comme forme nationale. L'analogie avec la Renaissance de la Pléiade est tout à fait assumée, comme l'est aussi l'idéologie révolutionnaire communiste. Le paradoxe d'un communiste – donc internationaliste – revendiquant une appartenance nationale ne frappe que si l'on oublie deux éléments importants : l'époque inclinait à se réchauffer au grand corps national qu'on avait craint de voir se perdre sous la botte allemande ; Aragon n'est pas que communiste, il est aussi un homme conscient des enjeux d'une carrière littéraire[15]. Communiste et national donc (le poète est cité par De Gaulle dans son discours d'Alger du 31 octobre 1943), il est aussi « grand écrivain[16] » : la combinaison de ces trois caractéristiques donne le ton du débat.

Le jeune René Depestre (il a tout de même vingt-neuf ans lorsqu'il écrit la lettre-détonateur mais son style est encore celui d'un jeune homme enthousiaste et fasciné par la hauteur de vue de son aîné - Aragon a alors cinquante-huit ans), entré en 1945 dans le monde littéraire par le recueil remarqué Étincelles puis en 1946 par le lancement de la revue La Ruche, se pose d'emblée en admirateur du surréalisme – d'André Breton d'abord, d'Aragon ensuite –, en militant nationaliste haïtien et en communiste convaincu. Cherchant sa voie dans l'écriture et dans l'engagement, on le sent tenté par une allégeance qui lui apporte de nombreuses réponses :

Je suis en train de résoudre, grâce à Aragon, le conflit où se débattait mon « individualisme formel »… Je me suis théoriquement rallié aux enseignements décisifs d'Aragon et d'ici peu l'accord se fera entre la nouvelle conscience que j'ai acquise du réalisme en poésie et les moyens émotionnels par lesquels ma sensibilité est appelée à illustrer ma compréhension des problèmes soulevés et résolus dans le « Journal d'une poésie nationale ». Je n'aurai pas fini de sitôt de réfléchir[17]

La lettre tout entière baigne dans une tonalité révérencieuse qui surprend lorsqu'on a en mémoire l'explosivité et l'agressivité d'Étincelles. À croire qu'un poète criant « Non » et écrivant

je crie non

[…]

j'accroche ce mot à mes gestes

je l'entoure de colère

pour qu'il éclate

toutes les fois que les lâches

s'apprêtent à dire oui[18],

à croire qu'un tel poète entrant dans la zone d'incandescence d'un autre poète adepte d'un « style à décorner les bœufs », d'un « langage cataclysmique[19] », se transforme en disciple admiratif et soumis : « Aragon éclaire de son génie, de son exemple, la direction qui doit être la nôtre, poètes haïtiens[20]. »

Présence Africaine saisit l'occasion d'organiser un débat sur la question et lance la discussion par une longue citation de la lettre de Depestre, suivie immédiatement par une mise en retrait des éditeurs de la revue derrière Césaire – qui apparaît donc comme chef de file incontestable :

Conscients de l'importance de la question, nous avons organisé le 9 juillet dernier, un débat au cours duquel Césaire expliqua sa position en matière de poésie, et où quelques poètes et romanciers d'Afrique et des Antilles prirent également la parole. On lira ci-dessous l'essentiel de l'intervention de Césaire[21]

L'anonymat dans lequel sont plongés les « quelques poètes et romanciers » indique assez par contraste la position dominante de Césaire qui tient parfaitement son rôle. C'est sans doute d'abord au ton de la lettre qu'il réagit, lui qui avait salué les premières publications de Depestre et avait préfacé son recueil Végétation de clartés en 1951, lui qui a montré qu'en Haïti résidaient les forces de surrections, d'insurrection et de créativité dont les Antilles aliénées avaient un besoin vital. Découvrir un Depestre tout en soumission et fascination a sans doute irrité le représentant d'une négritude combattante ; il en retrouve des accents professoraux et procède ligne à ligne, pied à pied, à une explication du texte de Depestre, de la même façon qu'il corrigerait la copie décevante d'un élève dont il attendait mieux.


Je crois que le problème est mal posé.

Tout d'abord, je relève dans la lettre de Depestre une singulière contradiction.

Dans un paragraphe, il affirme et avec raison que pour le poète antillais « ce serait une erreur, un démenti de la nationalité que d'ignorer le volet africain. »

[…] Mais chose curieuse, […] il en arrive à écrire cette phrase : « Aragon éclaire de son génie, de son exemple, la direction qui doit être la nôtre, poètes haïtiens, en nous laissant la responsabilité avec le coefficient propre de notre talent d'utiliser les données étrangères au domaine français. » Et il ajoute :

« Nous devons pénétrer l'essence de sa démarche pour discerner dans le patrimoine culturel qui nous vient d'Afrique ce qui peut s'intégrer avec harmonie à l'héritage prosodique français. »

Il me semble que cette dernière phrase détruit le paragraphe que je citais tout à l'heure et auquel je donnais mon accord. […] Et voici le paradoxe. Depestre dans le même temps qu'il s'efforce de s'engager dans les voies de la « poésie nationale », d'une poésie nationale antillaise, choisit de rendre son inspiration prisonnière des formes toutes faites qui relèvent très typiquement du cosmopolitisme de la rhétorique internationale.

[…] J'ai parlé de l'assimilationnisme de ce qui est […] l'actuelle position de Depestre.

Il serait tout aussi légitime de parler de son formalisme.

[…] On parle beaucoup depuis quelque temps de « poésie nationale ». Je pense que c'est là un faux problème. Que la poésie soit – et c'est tout. Elle sera nationale par surcroît[22].

 

Autorité de l'énonciation, mise en évidence des faiblesses argumentatives, dénonciation impitoyable dans sa sécheresse : Césaire utilise tout son arsenal et sature l'espace symbolique qui lui est alloué par la revue. Poussant l'avantage, il choisit de refuser, après cette intervention, de polémiquer plus avant. Il ne répondra pas à la réponse de Depestre, s'en tenant au péremptoire – et presque bretonnien – « Que la poésie soit – et c'est tout. D'autres s'en chargeront pour lui : Peter Gubarina, Senghor et Gilbert Gratiant d'abord, puis David Diop et Bernard Dadié[23], tous dans la veine de Césaire, tous du côté de la poésie surgissant de la nuit primordiale plutôt que du travail formel anesthésiant.

La revue a donc fonctionné comme un lieu d'enregistrement et de confirmation des positions respectives dans le champ. Pourquoi Depestre est-il à ce point marginalisé et Aragon aussi peu considéré alors qu'une parenté esthétique et politique est décelable, bien que fortement nuancée, entre Aragon et Césaire ?

Ne revenons pas sur la leçon de poésie, la définition de Césaire est bien connue[24] : ce que Césaire refuse, c'est la poésie appliquée, normée, structurée de l'extérieur. De ce point de vue, un Depestre tentant dans sa réponse de montrer que, loin de se soumettre à une écriture impersonnelle, il suit les préceptes de son « grand ami Aimé Césaire » et qu'il n'étudie les formes françaises que comme préalable à une écriture singulière, ne fait qu'aggraver son cas. Ce que Césaire lui reproche n'est pas de lire et d'admirer les poètes français – lui-même a toujours affirmé sa profonde dette à l'égard de Lautréamont, de Rimbaud, de Claudel même – mais de proclamer que son écriture est consciemment, volontairement, presque scolairement, un « effort », une « structuration ». « Traditions savantes et traditions populaires fournissent des points de départ à l'effort d'originalité et d'invention du poète[25] ». Si l'originalité est un effort, si l'invention se travaille et ne jaillit pas comme une « flambée de lucioles » (Césaire), alors le poète manque de souffle et manque sa cible.

Mais il semble que la condamnation de Césaire et du groupe qui l'entoure ne soit pas justifiée que par cette conception d'une poésie péléenne. Le mot d'ordre « Quittez Aragon bouler », autrement dit « Fous-t-en Depestre fous-t-en, laisse dire Aragon » ne doit pas faire oublier que Aragon et Césaire ont bien des points communs, au-delà même de leur compagnonnage d'un temps avec le surréalisme : l'Aragon du Traité du style, l'Aragon « théoricien de la subversion poétique sous l'oppression[26] », l'Aragon cherchant dans les profondeurs de la culture populaire le ferment d'une nouvelle révolte chemine sur les mêmes voies que le Césaire de « En guise de manifeste littéraire », le Césaire éditeur de la revue Tropiques malgré le régime de l'amiral Robert, le Césaire puisant dans le « terreau primordial nègre » les « armes miraculeuses » qui feront advenir « la fin du monde, parbleu ! ». Et Aragon a bien conscience lui aussi des dangers du formalisme : si la forme prédomine, alors « la machine à penser [qu'est le sonnet] tourne à vide[27] ».

Mais ces voies, en ces temps de préparation des décolonisations, doivent afficher leurs divergences. De là vient sans doute une autre motivation, inévitable, de Césaire et des siens dans un « champ culturel structuré par la dégradation du symbolique[28] » et marqué par le sommet de Bandoeng, puis à un autre niveau par les Congrès de Paris (1956) et de Rome (1959).

Les priorités sont clairement établies pour les organisateurs des deux congrès : il s'agit de préparer les décolonisations en luttant contre toutes les formes d'aliénation et d'assimilation. L'allégeance à Aragon, dans ce contexte, pose un problème lourd. Le poids que jette Césaire dans la bataille, la dureté de sa critique, le soutien que lui apportent ses proches dans le combat anti-colonialiste, s'expliquent sans aucun doute par la nécessité de rendre impossible tout rapprochement avec les élites françaises, même anti-colonialistes : c'est le temps faible de la dialectique, a dit Jean-Paul Sartre dans « Orphée noir[29] », le temps de la réaction, de l'agrégation de toutes les forces noires qui doivent d'abord s'unir pour ensuite surgir, « inattendument debout » (Césaire) et faire valoir leur droit à l'initiative – et non plus seulement le droit à la réaction, à la résistance. L'homme de culture a des responsabilités, martèle Césaire, qui prend les siennes, lors du Premier Congrès en 1956.

 

Sans rimes, toute une saison, loin des mares…

Depestre a beau jeu de rappeler que, étant Haïtien, cela fait cent cinquante-deux ans qu'il a appris à « marronner » « à la mamelle » ; sa perspective n'est donc pas, stricto sensu, de décolonisation. S'il lutte, c'est pour l'avènement de la société sans classes et c'est l'« esthétique matérialiste qui [lui] sert de boussole[30] ». Pris dans son admiration pour Aragon et dans son enthousiasme communiste, Depestre prétend réconcilier les deux hommes éloignés depuis longtemps déjà[31] et prend une posture assez déconcertante dans sa réponse : tentant de contester à Césaire sa position dominante, il souligne que lui, Depestre, est le seul parmi les « poètes d'expression française » à avoir été admis dans les pages de la revue d'Aragon et il réclame que d'autres soient accueillis. On imagine à quel point, à cette époque, Césaire pouvait être éloigné du souhait d'être publié par Aragon et soutenu par le PCF ! Il laisse aussi entendre, assumant le rôle de l'écrivain haïtien admis dans les cénacles parisiens bruissants, qu'un « silence s'est établi autour de Césaire ». De là à se présenter comme un recours possible pour ceux que l'aventure éditoriale parisienne tente…


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Robert Berrouët-Oriol,
7 sept. 2016 à 11:30