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Dialogue/textes migrants

Le dialogue du texte migrant avec les mémoires du Québec.

Les palimpsestes mémoriels de Marco Micone

et de Gérard Étienne

Par Piotr Sadkowski

Université Nicolas Copernic Toruñ, Pologne

 



Texte reproduit en mars 2017.

 

Une des dernières scènes du roman de Dany Laferrière Le cri des oiseaux fous (Laferrière 2000) nous introduit à la question de la trace intertextuelle remodelant la vision du lieu et de la mémoire dans les écritures migrantes. Le héros, un Haïtien de Port-au-Prince, sur le point d’émigrer à Montréal, se représente le lieu de son exil comme un vide mémoriel, un espace privé de tout repère, un entourage d’altérité et d’aliénation absolue. « Les dieux vaudous ne voyagent pas dans le Nord », se dit-il, en pressentant que l’exil signifie l’entrée solitaire dans un « univers avec ses codes, ses symboles » où le passé, la mémoire ne seront « d’aucun secours » (Laferrière 2000, 317). Néanmoins, ayant constaté la nécessité de l’oubli du réel et de l’imaginaire du pays natal, pour ne pas « sombrer dans la nostalgie du passé » (Laferrière 2000, 318), le narrateur fera un clin d’oeil à ce que le lecteur modèle mobilisant son encyclopédie intertextuelle (Eco) peut reconnaître comme une trace de la mémoire littéraire québécoise. « Et Montréal ne m’attend pas » (Laferrière 2000, 318), cette dernière phrase que le narrateur énonce avant le décollage de l’avion de Port-au-Prince se rapporte allusivement à un des auteurs emblèmes de la culture québécoise – Michel Tremblay et au titre de sa comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend.

Dans la présente communication, je me propose de considérer deux exemples des écritures migrantes où la rencontre des mémoires s’exprime à travers des traces intertextuelles. Il s’agit des ouvrages dans lesquels la mise en marche de l’intertexte québécois ne saurait signifier une adhésion facile à un « décorum » du pays d’accueil qui se confondrait avec le processus d’assimilation effaçant l’extranéité du sujet migrant. Tout au contraire, ces écrits migrants démontrent une traversée problématique des lieux et des mémoires aboutissant, malgré tout, à ce que Régine Robin postulait en 1989 dans Le Roman mémoriel : une ouverture du champ littéraire, due à la reconfiguration de la mémoire collective, et la formation d’un nouvel intertexte québécois (Robin 1989, 180-183).

L’intertextualité en tant qu’instrument du dialogisme semble apporter une réponse au silence traumatique éprouvé par l’exilé. Le silence vient d’abord de l’absence des signaux mémoriels qui baliseraient le parcours de l’arrivant, comme le démontre le passage mentionné du Cri des oiseaux fous. Mais aussi, jusqu’à un certain moment dans l’histoire culturelle québécoise, l’écrivain migrant était souvent confronté au mutisme de la part de l’institution littéraire, le problème révélé par Robert Berrouët-Oriol dans « L’effet d’exil » (1986/87). Les titres de quelques ouvrages bien connus sont déjà évocateurs de l’isotopie du silence dans le corpus migrant : La Québécoite (Robin 1983), Une femme muette (Étienne 1983), Gens du silence (Micone 1982), Speak what (Micone; le poème publié pour la première fois en 1989 et édité en volume en 2001). Par ailleurs, cette isotopie en recoupant une autre dans la littérature québécoise « de vieille souche », celle de la perte de la langue, de la dépossession et de l’aliénation linguistique entame dès le début un processus dialogique explicite ou implicite.

Deux ouvrages migrants choisis pour la présente étude, esthétiquement et génériquement fort différents, partagent, dans leur dimension intertextuelle, la tentative de surmonter cet « effet d’exil » silencieux. Le Figuier enchanté de Marco Micone (1992) et La Pacotille de Gérard Étienne (1991), ces deux textes du début des années 1990, se situeraient, du point de vue de l’histoire littéraire, à l’intérieur de la période qui, selon Clément Moison et Renate Hildebrand, correspond au transculturel compris en tant qu’« une altérité culturelle vécue comme un passage dans et à travers l’autre » (Moison et al., 17), opérant la transformation de l’écriture immigrante et interculturelle en l’écriture par excellence migrante. Ce processus fait que non seulement les mémoires véhiculées par les sujets migrants doivent se confronter à la québécité, mais aussi la mémoire culturelle québécoise se transforme en se mirant dans les oeuvres de ces « étrangers du dedans », pour reprendre la formule de Moison et d’Hildebrand. La circulation intertextuelle des mémoires dans La Pacotille et dans Le Figuier enchanté permet aux deux livres d’échapper à la catégorisation qu’établissent Berrouët-Oriol et Fournier (1991) distinguant les écritures migrantes et les écritures métisses. Rappelons que les deux critiques attribuent l’étiquette des écritures migrantes aux textes pour lesquels le pays natal et perdu fournit la matière principale de la fiction, tandis que la présence du Québec en tant que référent spatio-temporel serait la marque des écritures métisses (Berrouët-Oriol et al., 17). Néanmoins l’interférence des espaces et des mémoires dans ces oeuvres, mais aussi dans des textes antérieurs, comme par exemple, Paysage de l’aveugle d’Émile Ollivier (1977), infirmerait le caractère absolu de cette division bipolaire.

Le processus initiatique vécu par Nino, le héros du Figuier enchanté et la formation de sa « bibliothèque imaginaire » faite d’intertextes québécois et italiens mobilisent, certes, des symboles mémoriels des deux pays. Le « livre hybride », après un survol des expériences collectives italiennes véhiculées par un discours scolaire et par des récits ancestraux, fait appel à un texte historique: le rapport d’un commissaire canadien de l’Immigration au sujet des arrivants de l’Italie (Micone 1992, 13). La forme discursive du rapport, sa tonalité et sa dimension chauvine font que le lecteur modèle disposant d’une encyclopédie intertextuelle québécoise l’associe à un écrit emblématique pour la mémoire canadienne-française : le Rapport du lord Durham. Le dialogue sous-jacent qui semble s’établir entre les deux documents, c’est-à-dire la trace intertextuelle du rapport de Durham qui se superpose à la lecture du document cité dans Le Figuier enchanté annonce une inquiétante similitude entre l’immigrant italien et le Québécois de souche. Les deux partagent un trauma identitaire propre à une minorité dépréciée et menacée. La trace intertextuelle très implicite du rapport de Durham, son inscription, toute ténue qu’elle soit, instaurent un dialogue avec la mémoire historique du Québec tout en se référant à la tradition littéraire du fait que le document du gouverneur britannique constitue, comme le démontre Józef Kwaterko, un des intertextes récurrents des romans québécois des années 1960 des auteurs comme J. Ferron, R. Carrier, H. Aquin (Kwaterko 1998). Par ailleurs, cet intertexte continue d’exercer son impact au-delà de cette période en intervenant, par exemple, dans Les Têtes à Papineau de Godbout (1981). L’appropriation des signes mémoriels québécois par le texte migrant se réalise ainsi, de façon implicite mais lisible, de par un partage symbolique d’un co-texte historique et d’une tradition littéraire. De surcroît, Le Figuier enchanté, dans son aspect social, souligne les parallèles entre le sort de l’exilé venu de l’étranger et celui de ces immigrants « intérieurs » qui ayant quitté un village gaspésien, devaient vivre à Montréal un choc identitaire, dans le « même univers kafkaïen » (Micone 1992, 14). L’identité fragile qui se construit dans le processus de lecture-écriture prend appui sur deux lieux: « Adulte – poursuit Micone – [l’immigrant] est habité par une ville et un village » (Micone 1992, 14). Ville (Montréal) et village (le sud italien), configurés en lieux livresques, émergent du dialogue des intertextes transalpin et québécois.

Le père de Nino, immigré à Montréal, reconnaît son propre portrait dans l’image des exilés du roman populiste d’Ignazio Silone Fontamara de 1930 (Micone 1992, 37). Analogiquement, le parcours transculturel des lieux effectué par Nino sera généré par l’intertexte italien mais coopérant avec la mémoire littéraire du Québec. Le complexe du silence vécu par Nino en exil à Montréal se modifie après les vacances passées au village natal durant lesquelles le héros prend un premier contact avec la littérature québécoise. Paradoxalement, ce ne sont pas les premières années de l’exil à Montréal, mais le retour en Italie qui donne l’occasion de faire ce voyage à l’imaginaire, au code symbolique, littéraire, historique et identitaire du Québec. Le héros comprend alors que l’incapacité à s’approprier le lieu de son exil vient de l’impression du silence face aux signes symboliques, c’est-à-dire de son inaptitude à s’approcher des composantes de la mémoire collective des Québécois. L’expérience lectorale de Nino sera d’autant plus substantielle qu’il découvre presque parallèlement les littératures italienne et canadienne- française, en l’occurence Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi et Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, les deux romans datant de 1945, c’est-à-dire de l’an de la naissance de Micone, un détail qui n’est pas anodin, vu la dimension initiatique et autofictionnelle du Figuier enchanté. « Après cela [la lecture de Carlo Levi et de Gabrielle Roy] – dit le narrateur – rien d’autre ne me passionnerait autant que la littérature et ces gens humbles dont le bonheur d’occasion ressemblait tellement au mien » (Micone 1992, 84-85). Les conséquences de l’aventure lectorale de Nino ne se limitent pas à l’éveil du sentiment de la solidarité sociale avec les pauvres francophones de Saint-Henri. Le héros du Figuier enchanté, ayant redécouvert dans son village natal et dans la littérature, à la fois l’Italie et le Montréal livresques, avec des éléments constituant les mémoires collectives des deux pays, retournera à un Québec symboliquement réapproprié. On y observe l’illustration romanesque d’un processus épistémologique que nous pouvons appeler, après Paul Ricoeur, la refiguration du monde ou la troisième étape de la mimesis par laquelle s’effectue « l’intersection » du monde du texte et du monde du lecteur (Ricoeur, 136). Par là, le héros du Figuier enchanté accède aux structures symboliques du lieu de l’exil et se constitue un nouvel ethos, celui du futur écrivain migrant. L’action conjuguée des intertextes italiens et québécois participe simultanément à la refiguration de la mémoire du lecteur diégétique – Nino et, potentiellement, de celle du lecteur modèle québécois. Les notions de ville – lieu étranger et de village – lieu du départ, se recatégorisent épistémologiquement et axiologiquement pour les deux types de lecteurs. Les espaces référentiels se transforment en acte narratif qui, seul, constitue ici une réponse au danger du silence et de l’aliénation.

Dans le prisme du dialogue entre l’oeuvre migrante de Micone et l’écriture québécoise « de souche », il convient de signaler la circulation intertextuelle maintenue par le roman de Francine Noël Babel prise deux ou Nous avons tous découvert l’Amérique (1990) où un extrait de Speak what, poème antérieur au Figuier enchanté, sert d’épigraphe annonçant le problème de la pluralité des langues dans l’espace urbain montréalais. L’ouverture de l’espace mémoriel par le dialogue intertextuel de l’écriture québécoise « de souche » avec les auteurs migrants apparaît également dans Les Aurores Montréales de Monique Proulx (1996) qui fait appel directement à Marco Micone. Notons, en passant, qu’Alessandra Ferraro considère Babel prise deux et Les Aurores montréales comme « réponse » à « l’appel de Micone » lancé par Speak What (Ferraro, 150).

Gérard Étienne, pour sa part, avec La Pacotille offre un exemple de l’écriture intertextuelle mobilisant dialogiquement les mémoires à la fois référentielles et textuelles par l’inscription fictionnelle du champ littéraire québécois. Le double cadre diégétique de l’évolution du protagoniste met en parallèle l’univers d’Haïti sous le régime duvaliériste et celui de Montréal emporté par la fièvre révolutionnaire. Ce deuxième espace est peuplé par des écrivains, critiques, journalistes, artistes, universitaires qui deviendront emblèmes du Québec de l’époque de la Révolution Tranquille. Malgré un bon accueil et un engagement dans ce milieu, Benjamin Chalom, le héros-narrateur, émigré d’Haïti à Montréal, se heurte, lui aussi, au complexe du mutisme. Il se dit: « J’ai besoin de quelqu’un pour m’écouter, bon Dieu [...]. J’ai besoin de parler, bon Dieu, parler sans m’arrêter, jusqu’à ce que je vide tous mes boyaux [...]. Tant de choses à partager entre nous, la solitude, le mépris [...] » (Étienne 1991, 10), le «nous » désignant ici l’immigré haïtien et les militants québécois. Le sentiment de partager le même besoin d’une révolte n’empêche pas le narrateur, dans ses premières réactions, de refuser la tentation de l’assimilation. Le dialogue repose ici sur une dialectique solidarité-altérité et l’engagement du héros dans la mouvance révolutionnaire à Montréal ne cache point l’éloignement des mémoires collectives – québécoise et haïtienne – malgré des ressemblances apparentes. C’est ainsi, par exemple, que le militant haïtien voit sa relation à un des signataires de Refus global, Claude Gauvreau, interlocuteur virtuel du narrateur : « Je ne lui raconterai pas mon histoire [...] Non Claude. Pas la tienne l’histoire des exilés. On en a assez au pays » (Étienne 1991, 14-15). Pourtant la présence de Gauvreau dans le roman doit mobiliser tout un réseau de connotations intertextuelles qui dédoublent les isotopies majeures de l’écriture de G. Étienne: cruauté, lutte, liberté, folie. Les deux mémoires collectives, québécoise et haïtienne, sont profondément marquées par l’expérience de l’exil, mais, comme l’ont déjà commenté P. Nepveu (1999) et J. Kwaterko (2002, 46-47), il s’agit de deux exils vécus sur deux modes différents, l’exil québécois ayant une dimension symbolique et mentale, l’exil haïtien étant douloureusement réel et physique. Le révolutionnaire haïtien installé à Montréal participe à une nouvelle histoire du pays d’accueil, s’engageant dans une action politique, mais dans un premier temps il reste convaincu que les deux mémoires sont trop éloignées et le passé marqué par l’oppression, la violence, les tortures serait indicible avec « les expressions d’une langue empruntée » (Étienne 1991, 60). 



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Robert Berrouët-Oriol,
6 mars 2017 à 07:28