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Giroux sur Barthes

 
 
    Un tombeau pour Roland Barthes… et moi
Par Robert Giroux
Montréal, avril 2017
 
 
NDLR - Une version plus courte de cet article est parue dans le numéro 149 de la revue montréalaise Moebius en avril 2016.
 
Une autre raison du désir de faire de sa vie une « Vie » tient probablement au fait que l’existence de Barthes cumule toutes les lacunes imaginables qui, toujours, invitent au comblement. Le manque initial : la mort du père ; la parenthèse : le sanatorium ; le caché : l’homosexualité ; le discontinu : l’écriture fragmentaire ; le manque final : l’accident bête. Ces trous, ces carences appellent le récit, le remplissage, l’explication. (p. 39)
 
 
Le devoir faire son deuil de quelqu’un ou de quelque chose est souvent l’occasion, au cœur d’une mélancolie sans fin, souriante parfois mais tenace, d’une pause. Dans ce contexte, la lecture peut s’avérer un adjuvant distancié, sans violence dans l’affect ni abandon impuissant. Le livre que Thiphaine Samoyault 1 a consacré à Roland Barthes m’a plongé dans une sereine réflexion sur le temps, durée de soi d’un côté, prolongement de l’histoire récente une fois que les principaux producteurs de sens d’une époque se sont retirés, soit parce qu’ils sont trop âgés ou tout simplement décédés. Mais la/leur mémoire persiste le temps que dure le frémissement de quelques images, photos ou idées prégnantes. Les commémorations de décès jouent un tel rôle. Le titre de mon article n’est prétentieux qu’en apparence. Il veut laisser entendre que j’ai lu cette biographie portant sur Barthes comme celle d’un contemporain (même s’il était de trente ans plus vieux que moi), le récit de quelqu’un dont le profil professionnel a ressemblé au mien, toute proportion gardée, chemin faisant, ou vice-versa. Qu’importe. Notre terrain aura été celui de la littérature, un objet sur lequel je me suis toujours penché avec passion, tiraillé à son égard par des contradictions sans issue, avec lesquelles j’ai dû travailler, parfois même jusqu’à l’aveuglement. Encore aujourd’hui, je m’étonne avec humeur que de jeunes chercheurs, de trente ans mes cadets, interrogent toujours et proposent un sens à ce que la littérature est censée « représenter »: ils évoquent la vie littéraire ici, l’âme littéraire là; ils la souhaiteraient nationale mais la subliment davantage sans frontières ; ils gratifient l’écrivain d’une aura d’exception...
 
                                                                                        * * *
 
Dans les départements de lettres des universités françaises, au cours des années 1950-1960 par exemple, on ne se penchait pas ou rarement sur les œuvres d’écrivains contemporains. Pas étonnant que la littérature fût perçue alors comme l’enseignement exclusif des grands classiques. Et pas étonnante la fameuse réponse de Barthes à qui on avait demandé ce qu’était pour lui la littérature : la littérature, c’est ce qu’on enseigne à l’école. Une boutade polémique, peut-être, si l’on soutient que l’école n’est pas l’unique support permettant de maintenir l’existence et la vivacité d’une littérature, mais une demi-vérité qui a certes bouleversé considérablement la conception que l’on se faisait de la littérature et de son enseignement, et cela pendant plusieurs décennies. La querelle exemplaire à l’époque entre les tenants de l’enseignement traditionnel universitaire réunis autour de Raymond Picard et les tenants d’une approche méthodologique plus neuve et inventive réunis autour de Barthes ne s’est-elle pas projetée sur le dos de Jean Racine, l’un des représentants majeurs des classiques moralistes français. Pour faire court, Barthes prétendait faire abstraction du sujet Racine (l’homme et l’œuvre) et même du contexte historique de cet auteur au profit d’une lecture plurielle, “moderne”, qui faisait appel à toutes les sciences humaines pertinentes.
 
Hors de l’université, semblait defendre certains, point de salut pour la littérature. Et encore moins pour la littérature moderne, avant-gardiste ou autre. Par ailleurs, l’enseignement de la langue française et des œuvres de la littérature nationale se pratiquait aussi, bien sûr, hors des frontières hexagonales. Les territoires francophones de l’époque étaient en effet vastes et de cultures très diverses: qu’on pense aux pays du Maghreb (Barthes s’intéressera intensément au Maroc, comme André Gide avant lui), qu’on pense à l’Égypte, aux pays de l’Afrique noire, ou encore à la Roumanie, au Québec francophone, etc. Sans parler d’autres pays étrangers où la langue et la littérature françaises étaient enseignées, toujours prestigieuses et influentes. Se retrouvaient là des professeurs qui n’avaient pas (encore) réussi à obtenir une agrégation, donc inaptes à enseigner à l’université. Jean-Pierre Richard, Greimas, Edgar Morin, Pierre Bourdieu et bien d’autres ont commencé leur carrière à l’étranger. Ce fut le lot de Roland Barthes. Frappé de tuberculose, il a vu son cursus d’études perturbé, obligé qu’il a été de passer quatre années dans un sanatorium – quatre années, c’est considérable. On le retrouvera d’abord en Roumanie, puis en Égypte, pistonné par des amis déjà installés. Et ce sera donc en dehors de l’université qu’il devra trouver des alliés pour gagner sa vie (et celle de sa mère), pour se faire une place au soleil dans les champs intellectuel et littéraire parisiens. Pas facile. Le salut lui viendra donc d’amis, Maurice Nadeau ici, Greimas là, Sartre également ; le salut lui viendra aussi de sa capacité à nouer (et dénouer) avec des groupes d’écrivains et d’intellectuels, de son acharnement à écrire dans de très nombreuses revues, donc à semer large, à répondre à toutes les sollicitations, à participer à des discussions publiques, que ce soit sur la guerre d’Algérie, la république du général De Gaulle, la conception sartrienne de la littérature, le théâtre brechtien, etc. Bref un travail acharné, échelonné sur plusieurs années. Le salut lui viendra enfin de l’existence d’écoles ou d’institutions parallèles à l’université, plus souples, plus ouvertes: l’École des hautes études en sciences humaines, le Collège de France, sans parler de cette ruche intellectuelle sans pareil que sera le Centre universitaire de Vincennes créé à la suite des revendications de Mai 68. Un effet de génération sans précédent.
 
Lorsque j’étais moi-même tout jeune professeur de lettres à l’Université de Sherbrooke, Roland Barthes occupait une très grande place. Tous les profs avaient lu Le degré zéro de l’écriture, Mythologies, etc. La place qu’il occupait se trouvait à la croisée de différents réseaux de réflexion sur la société, les pratiques culturelles et notamment la littérature. L’enseignement de cette dernière était même arrivé à se confondre avec celui de la critique, c’est-à-dire avec les différentes « méthodes » de lecture critique qui lui étaient appliquées comme autant de discours disciplinaires susceptibles de l’analyser, de la (faire) parler, de donner du sens à sa pratique et une légitimité à son enseignement. La critique damait pour ainsi dire le pion à la literature elle-même. Je n’étais plus un simple professeur de lettres modernes, celui qui a lu des tas de livres de fiction « classiques » et quelques contemporains (on s’interrogeait même encore à l’époque sur l’existence ou non d’une littérature québécoise), mais un sémioticien ici et, par la suite, un théoricien de la littérature là. La sémiotique (au sens large) étudiait les « structures » internes du texte perçu comme un objet langagier qui avait ses propres mécanismes de fonctionnement (qu’est-ce qu’un récit par exemple?), tandis que l’approche externe cherchait à mettre en lumière la signification socioculturelle du texte (son ancrage social, ses effets, sa valeur institutionnelle). La littérature se voyait bousculée dans ses valeurs séculaires… Haro sur les notions d’œuvre, d’inspiration, de génie, de catégories dites littéraires, d’évolution des genres, etc. C’était une façon de faire un pied de nez à cette impression tenace qui m’a habité à mon retour d’Europe avec mon doctorat sous le bras, une impression de ne pas connaître grand chose, meme si je voyais bien que mes étudiants appréciaient mon enseignement, une impression de vide, un malaise… Je sentais advantage le besoin de lire la renue Poétique que La recherche du temps perdu.
 
Mais comme la littérature a la peau très dure, je le concède, elle a survécu à ce jeu de massacre systématique et concerté. Je me suis moi-même efforcé de la contrarier, de nier son importance ou du même coup son intérêt disciplinaire, de lui refuser un semblant de formation auprès des étudiants. J’avais le statut de professeur de lettres, je le savais donc plus que tout autre. Toutefois, c’était plutôt le statut fantasmé de l’écrivain que je remettais en question. J’ai lu par exemple avec beaucoup d’avidité un livre de Alain Viala sur La naissance de l’écrivain. L’écrivain par opposition au docte, l’écrivain qui pratique une écriture belle et ornée plutôt que reflexive et savante. L’écrivain à qui on accordait un statut particulier. Et il m’est souvent arrivé d’être épinglé par les tenants de l’institution littéraire du Québec. Analyser un sonnet de quatorze vers en cent pages constituait un tour de force digne d’un chercheur universitaire patenté, mais un exploit plutôt banalisé par les écrivains eux-mêmes, plus théologiens que théoriciens. Vieille rivalité créateur/critique... Oser dire à l’époque qu’un tel s’était fait du capital en préfaçant un livre réunissant des recueils oubliés d’un poète, était porter un procès d’intention irrecevable quand on se situait à l’intérieur du champ littéraire et plutôt moqueur quand on se plaçait à l’extérieur du champ, en spectateur. Dénoncer le copinage d’un chroniqueur au journal Le Devoir ou à telle émission de radio, dénoncer la complaisance de certains membres de jury dans la nomination de lauréats de prix prestigieux ou de bourses. Souvent aux mêmes l’assiette au beurre. Toutes ces petites vérités devaient rester dans le silence ou la connivence, favorable bien sûr au statu quo institutionnel. Les dix premières années des Éditions de l’Hexagone constituent un terrain formidables pour comprendre l’avancée de son prestige et les positions qu’occupaient ceux qui en parlaient… Les choses ne me semblent pas avoir beaucoup changé.
 
Une lecture toute récente m’a de nouveau allumé et fourni des armes que j’avais déposeées depuis un bon moment. Citant Marcel Proust, pour qui les textes importants de la littérature seraient des textes d’écrivains nourris par la lecture attentive des « œuvres » des grands prédécesseurs, des œuvres « qui superposent des formes différentes et que fortifie une tradition cachée », le subtil critique Jean Larose se pose en défenseur de cette « valeur » du littéraire :
 
          Or ces superpositions de formes, ce fortifiant caché, n’est-ce pas ce qui distingue le texte littéraire ? Est-ce que tout véritable écrivain (…) n’écrit pas avec ce qu’il a lu et admiré ? Est-ce qu’il ne vient pas toujours après des auteurs auxquels il emprunte des formes, superposant des formes empruntées, fortifiant ce qu’il crée avec une tradition cachée ? Par conséquent, nseigner un poème de Paul-Marie Lapointe ou un roman de Réjean Ducharme n’est pas plus évident à notre époque qu’enseigner un poème de Ronsard ou les mémoires de Chateaubriand. (…) c’est la littérature qui est difficile à enseigner maintensnt, pas spécialement la classique. (p. 49-50)
 
Une page plus loin, faut-il s’en étonner, Larose pose la question de la coyance en la littérature :
 
Est-ce une croyance au sens religieux, en une instance surnaturelle, invisible, immatérielle ? Non, l’œuvre est réelle, visible, naturelle, matérielle. Croire en la littérature est simplement croire à ce qu’on peut constater : que l’objet est rare, doué d’un pouvoir d’évocation symbolique. Que ce pouvoir tient à un art de la langue (…). Croire en la littérature n’a rien d’essentialiste. On croit à la littérature comme on croit à la science, parce que ça marche. (p. 51)
 

Larose doit regretter cette dernière phrase… Quoiqu’il en soit, à mon sens il marche sur des œufs et doit compter sur la croyance pour léviter assez haut pour ne pas les écraser. Il me situerait sans doute du côté des mécréants, de ceux qui ne veulent « pas avoir l’air de croire à la littérature ». Je lui donne raison, quoique son livre, qui date de 2016 et qui regroupe des textes écrits au cours des quinze dernières années, qui porte un titre accrocheur et apparemment très moderne, Google goulag », publié dans une maison prestigieuse (Boréal), m’interpelle par son sous-titre qui me rend lttéralement fébrile : « nouveaux essais de littérature appliquée ». Nouveaux, dans le sens qu’ils font suite à d’autres publiés précédemment ; essais, dans le sens que ce sont des textes de réflexions sur ce qu’il persiste à nommer la littérature, et qui plus est de la littérarure appliquée. Il y aurait lieu de parler ici de tremblement du sens, si cher à Roland Barthes. J’ai beaucoup de respect pour Jean Larose, mais il défend désespérément la posture courageuse de qui se bat pous sauver la grande culture en péril (idem pour la religion), ailleurs confondue à cette célèbre bataille contre des moulins à vents.   


Lire la suite de cette étude en consultant le Pdf ci-joint.

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Robert Berrouët-Oriol,
2 mai 2017 à 12:25