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Haïti, une nation et sa narration

Haïti, une nation et sa narration 

Par Alba Pessini

Dossier a cura di Alessandro Costantini e Marie-Hélène Laforest

Revue Studi Francesi, 2012

 

Le numéro 13 de la revue « Tolomeo » de l’année 2010 a été entièrement consacré à la littérature et à la culture haïtiennes, hommage des auteurs à un pays dévasté et meurtri par le séisme du 12 janvier 2010. Depuis le tout début de l’indépendance d’Haïti, la littérature ne cesse de raconter les vicissitudes de cette moitié d’île, ses douleurs, ses espoirs, ses échecs et ses conquêtes. Des histoires collectives et individuelles se chevauchent et tracent un parcours riche et varié d’un pays qui, encore une fois, montre à travers sa littérature toute sa détermination à ne pas sombrer. La parole est en premier lieu accordée aux poètes et aux écrivains. Ce sont eux qui nous racontent, à travers leurs poèmes et leurs récits, leur attachement à ce bout d’île. Anthony Phelps est présent avec des extraits de son recueil Mon pays que voici, choisis pour être lus lors du séjour de l’auteur à Venise, à l’occasion de la manifestation « Incontri di Civiltà 2010 ». C’est en créole (suivi de la traduction italienne) que Louis-Philippe Dalembert pose son regard sur Port-au-Prince au lendemain du séisme, sur une ville qui se vide de son sang et de sa lymphe vitale. Les catastrophes naturelles se succèdent en Haïti et se ressemblent toutes, qu’il s’agisse d’un tremblement de terre ou d’un cyclone dévastateur, comme l’illustre bien Myriam J. A. Chancy dans son récit The sound of water/Il suono dell’acqua, traduit de l’anglais par Claudia Gargano. La nouvelle de Marie-Hélène Laforest interpelle la diaspora. Une diaspora attentive aux maux du pays natal qui cependant essaie de reconstruire à New York une vie meilleure, comme tente de le faire la famille du personnage principal de la nouvelle, Victor. Mais, pour ce dernier, le pays natal devient une obsession qui l’empêche de trouver une dimension personnelle; Haïti le hante à tel point qu’il s’engage à participer à une des nombreuses tentatives de libérer le pays de la dictature qui se conclura par sa mort. La rébellion, la résistance à un ordre imposé est aussi le sujet du récit d’un auteur anonyme allemand datant de 1790, traduit pour la première fois en italien par Daniele Vecchiato, intitulé Singolare congiura di un negro sull’isola di Santo Domingo et consacré à la figure de Marckandal, nègre marron par excellence.

La deuxième partie de la revue reproduit deux entretiens, le premier conduit par Anna Zoppellari retrace avec Anthony Phelps la carrière de ce dernier. Il émerge de cette interview l’intérêt que Phelps manifeste tout au long de sa vie pour les différentes étapes de l’Histoire haïtienne (la période indienne, la Découverte, la Traite, l’Indépendance etc.); les thèmes se font écho d’un texte à l’autre qu’ils soient en prose ou en vers (l’engagement intellectuel, la violence, la mémoire, le pays d’accueil). Dans le deuxième entretien, Emanuela Maltese interroge Michael Dash, professeur de français, d’analyse sociale et culturelle à l’Université de New York, et l’attention se concentre sur les relations entre les États-Unis et Haïti, sur le regard des écrivains afro-américains sur l’île. Dash souhaite que la terrible épreuve du séisme de janvier 2010 change la façon dont les Américains se placent face à Haïti et qu’elle marque aussi la fin d’un isolement qui a toujours caractérisé la situation de l’île au sein du continent américain.

La troisième partie de la revue « Regards sur la littérature et la culture haïtiennes » s’ouvre sur le très beau discours de Georges Anglade (l’une des victimes, avec sa femme, du séisme), prononcé à Bogota qui marque la dernière épreuve à franchir avant la délibération de l’Assemblée des délégués pour la reconnaissance du Centre haïtien du PEN (initiative prise par une quarantaine d’écrivains haïtiens). Il est difficile de résumer en quelques lignes la densité de ce texte où Anglade retrace l’histoire de son pays, qu’il connaît si bien, ainsi que celle de sa littérature et où il regrette le statut de terra incognita que lui-même lui attribue. De ce discours si riche, il nous semble intéressant de retenir deux aspects : tout d’abord il faut, selon Anglade, repenser l’espace haïtien et tenir compte de tous les lieux qui abritent des écrivains se rattachant à la littérature haïtienne « no longer as sedentary individuals strictly confined to one location, but as new nomads who radiate from an anchoring point. Through roads of seasonal migrations which often cross with their native land » (p. 41). Le deuxième aspect concerne de plus près les genres littéraires et Anglade souligne l’apport original que la littérature haïtienne peut offrir à ce réseau mondial d’écrivains qu’est le PEN, à travers un genre littéraire propre à cette production: la Lodyans. La reconnaissance d’une authenticité et d’une spécificité de la littérature haïtienne a été la ligne de démarcation à travers laquelle elle s’est affranchie de la littérature française. Anne Marty, dans son étude La littérature haïtienne au cœur d’une des littératures françaises et/ou de la littérature francophone, souligne les liens étroits qui persistent aujourd’hui encore entre ces deux littératures à travers les « exercices » de transtextualité que les auteurs haïtiens ont pratiqués. Cependant, les années vingt du siècle dernier, avec les nombreuses nouveautés qu’elles ont charriées tant au niveau créatif qu’intellectuel, ont favorisé le développement d’un imaginaire collectif où les thématiques autochtones, les légendes, les mythes, les croyances deviennent dignes d’entrer dans la narration en français. Marty focalise aussi son attention sur le français d’Haïti, sur la coexistence du français et du créole, sur les images, le rythme que ce dernier véhicule et à travers lesquels il a élargi et nourri la richesse de la langue de l’Hexagone. Yves Chemla nous offre un état des lieux de la poésie haïtienne des années 2000 : Jeune poésie haïtienne. Il y prend le pouls de la dernière génération née entre 1970 et 1985. Elle souffre, selon lui, d’un manque de structures pouvant donner un élan à la diffusion de sa production et ce handicap frappe avant tout les poètes qui ont décidé de publier en langue haïtienne. Chemla ne prend en compte que les publications en français et s’attache à faire ressortir les éléments récurrents et la diversité des écritures. Cette production poétique s’indigne de la situation haïtienne, dénonce une réalité où l’île est synonyme d’enfermement. Ces vers donnent forme au quotidien, le plus souvent urbain, où la ville se pare d’images cauchemardesques. Si la poésie haïtienne qui s’écrit aujourd’hui est bien « teintée de pessimisme et de dysphorie », une certaine vitalité liée à un projet de reconstruction semblerait filtrer des voix poétiques féminines. Le panorama dressé dans ce bilan provisoire est fort riche et révèle encore une fois la place incontournable de la poésie dans le champ des lettres haïtiennes.

Le dépouillement méticuleux que Michal Obszyski a conduit de la revue Indigène (6 numéros de juillet 1927 à février 1928) lui permet d’insister sur deux points forts du périodique. En premier lieu, il prône la mise en évidence du « pays haïtien », avec la production de textes plus proches de la réalité du moment et, surtout, autonomes par rapport à l’étranger. Le projet indigéniste se détache donc des préférences littéraires de la classe dominante francophile et s’ouvre à l’intérêt pour le paysannat haïtien, pour ses coutumes et sa culture. De plus, l’auteur de l’article insiste sur la volonté et la nécessité d’ouverture sur la culture mondiale que manifestent les collaborateurs et les rédacteurs de la revue. Ces derniers s’intéressent aux nouveaux courants littéraires du Vieux Continent, à la littérature latino-américaine, sans oublier les États-Unis avec la Harlem Renaissance, qui se charge de valoriser et de diffuser la culture des Noirs. Si les idées véhiculées par la revue Indigène n’ont pas eu de prise immédiate sur les textes littéraires, Michal Obszynski souligne toutefois l’importance fondamentale qu’elles auront tout au long de la deuxième moitié du xxe siècle. Francesca Valerio se penche, elle, sur la production dramatique et en trace le parcours depuis l’indépendance. Tout comme les autres genres, elle est au début, et restera pendant longtemps, tributaire des formes venues de France et d’Europe. Le théâtre subit un tournant décisif dans les années quarante du xxe siècle; on tente alors de le renouveler non seulement dans ses formes mais aussi grâce à des institutions aptes à soutenir ses auteurs ainsi que ses comédiens. La production dramatique sait se démarquer des modèles et d’une langue qui se révèlent étriqués. Le créole monte sur scène pour répondre aux exigences « de communiquer avec la majorité du peuple mais aussi [par] souci d’authenticité ». Valerio ne passe pas sous silence les difficultés et les maux de la scène haïtienne : manque d’infrastructures, d’équipements, de financement et d’une politique culturelle capable de restituer à l’art dramatique sa place dans le cercle de la culture haïtienne. Toujours dans le domaine théâtral, Patrizia Oppici nous livre une lecture de la dernière pièce de Jean Métellus Henri le Cacique, l’une des figures historiques que l’auteur approfondit au sein d’un cycle dramatique plus ample qu’il consacre aux grands hommes qui ont marqué l’Histoire haïtienne. Métellus nous introduit dans la phase initiale de la colonisation, sans doute la moins connue des lecteurs, et cherche à rendre compte des rapports qui se sont noués entre les rescapés du génocide des Indiens et les premiers esclaves venus d’Afrique.

Comment oublier dans ce vaste panorama littéraire Jacques Stephen Alexis dont on a commémoré en 2011 le cinquantième anniversaire de la mort. Robert McCormick entend bien ne pas passer sous silence le legs d’Alexis à la littérature haïtienne et regrette l’absence d’une traduction anglaise d’un texte comme Les Arbres musiciens (1957) où l’écrivain, victime de la dictature de Papadoc, fait la chronique (entre autres) de la campagne anti-superstitieuse menée par le gouvernement et le clergé catholique contre le vodou. McCormick réussit, à travers son article qui s’adresse par sa langue d’écriture à un lectorat anglophone, à combler un silence en relatant les temps forts du deuxième roman en date d’Alexis. Les traumas et les séquelles subis par le corps féminin au cours de la période dictatoriale duvaliériste et post-duvaliériste sont au centre de l’étude de Yolaine Parisot qui interpelle les textes d’écrivains femmes comme Jan J. Dominique, Évelyne Trouillot, Kettly Mars ou encore le documentaire de la réalisatrice Rachèle Magloire (Les enfants du coup d’état, 2001) sur les femmes victimes de viol pendant le coup d’état de 1991-1994. Elle souligne comment chacune d’entre elles cherche une issue pour dépasser cette expérience innommable. Giulia D’Agostini dans son article concernant le récit d’Arna Bontemps et Langston Hughes Popo and Fifina Children of Haïti nous éclaire sur l’importance de la littérature pour la jeunesse produite par les auteurs de la Harlem Renaissance. Le message que Bontemps et Hughes adressent au public des lecteurs de l’époque se propose de dépasser les différences sociales et raciales pour ne conserver que le sentiment d’humanité, le seul qui vaille la peine d’être partagé avec les personnages. Les marques d’exotisme sont totalement absentes du récit, au contraire, ce qui intéresse les auteurs est d’insister sur la capacité créatrice du peuple haïtien, sur sa dévotion au travail, sur les qualités morales des individus et sur l’attitude digne qu’ils conservent face à la pauvreté qui sévit durement. Giulia d’Agostini souligne aussi le caractère didactique et universaliste du récit qui permet, aujourd’hui encore, une lecture enrichissante et instructive.

Haïti, fort heureusement, n’est pas seulement cité pour sa pauvreté endémique, ses catastrophes naturelles et ses épidémies; son charme et son mystère ont fasciné, pourrions-nous même dire envoûté, un grand nombre d’artistes. Sara Florian a choisi de s’occuper de l’influence qu’ont eue les croyances et le vodou haïtiens sur la poésie anglophone des Caraïbes. Les poètes, provenant d’autres îles (Trinidad, Tobago, Jamaïque, Sainte Lucie), qui ont puisé dans le vodou comme source d’inspiration vont de Eric Roach, à Olive Senior, à E. Kamau Brathwaite, à Lorna Goodison en passant par Kendel Hippolyte et chacun d’entre eux interpellent les puissants lwa du panthéon vodou. Selon Anna Scacchi le titre, la couverture, les informations de la quatrième de couverture en disent souvent long à propos des choix traductifs que conduisent les maisons d’éditions lorsqu’elles s’attachent à publier des textes d’auteurs haïtiens. Son enquête se penche sur l’analyse des titres d’Edwidge Danticat, en particulier le titre du roman The Farming of Bones devenu en italien Amabelle della canna da zucchero, beaucoup moins cru que l’original et visant à frapper l’imaginaire exotique du lectorat italien. Ce titre ne laisse rien deviner de la tragédie qui se cache derrière les mots anglais. 

La société coloniale de Saint-Domingue telle qu’elle se présente juste avant la Révolution est la toile de fond qui abrite les trois personnages féminins Minette, Julie et Lisette tirés des romans respectifs de Marie Vieux-Chauvet, La danse sur le volcan, de Ghislaine Rey Charlier, Mémoires d’une affranchie et d’Évelyne Trouillot, Rosalie l’infâme. Alice Mazzotti conduit à travers ces personnages une analyse fouillée de la condition féminine sous la colonie. Leurs existences sont déterminées par les règles, les conventions, selon les classes sociales auxquelles elles appartiennent; elles sont toutes les trois enfermées dans une société coloniale à cloisons étanches, extrêmement complexe et stratifiée où les discriminations, les violences corporelles et/ou morales sont monnaie courante. Elles ont en commun, malgré leurs origines et leur statut social différents, la nécessité de s’approprier de leur histoire personnelle, de devenir un individu à part entière pour pouvoir affronter les batailles auxquelles leur condition les soumet et pour défendre les idéaux qui les soutiennent. Chiara Moletta intervient pour esquisser un bilan sur le débat théorique à propos des campagnes anti-superstitieuses contre le vodou conduites en Haïti par le clergé catholique. Les polémiques naissent à la fois au sein même de l’Église catholique, nombreux sont en effet les prêtres qui ont des versions discordantes quant à leurs positions face au vodou, mais aussi chez les intellectuels et les scientifiques. Le débat est donc animé avant tout par des élites alors que la grande absente est «la masse muette des serviteurs des lwa» (p. 109). Le seul défenseur du culte est un Français, initié au vodou, Claude Planson, qui n’a toutefois pas directement vécu les événements qui sont au centre de la polémique. Un des fils rouges qui unit de façon sous-jacente la plupart des études réunies ici est la résistance, la rébellion, la lutte qu’elle soit silencieuse ou bruyante. Annalisa Oboe nous donne un avant-goût du très beau documentaire réalisé par Jonathan Demme The Agronomist, consacré à Jean Dominique fondateur de Radio Haïti-Inter. Sa voix, celle de la radio, a été l’une des rares voix libres dans un pays meurtri par la dictature. Il a réussi dans ce film à nous raconter son île, son peuple et, malgré l’exil, les violences et les vexations subies, à garder l’espoir. Jean Dominique est assassiné le 3 avril 2000 devant le siège de sa radio. Maria Totaro dans son intervention La ricostruzione di Haïti. Progetti fattibili, nous pousse à l’optimisme en avançant un projet qui n’a pas l’ambition de tout changer mais qui se propose un objectif précis et surtout réalisable, qui ne renverse pas les équilibres et qui suppose une connaissance profonde du monde rural haïtien. La reprise d’un type d’habitat comme le lakou, centre d’agrégation qui attire toutes sortes d’activités est, d’après Totaro, un moyen pour préserver des structures préexistantes, un modus vivendi, un héritage qui permet d’éviter le déplacement des paysans vers la ville et surtout de devoir «inventer» des solutions sans tenir compte des exigences des paysans. Fabrizio Lorusso nous informe sur les difficultés économiques, sociales, humanitaires que rencontre Haïti après le séisme de janvier 2010, aux prises avec les élections, avec les appels d’offre que s’arrachent les grandes multinationales étrangères, avec la remise en cause de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti. Ses propos se concentrent aussi sur la présence des forces militaires qui, à intervalles réguliers, ont présidé «la Perle des Antilles». 

Les comptes-rendus de lectures sont nombreux et jalonnent les pages de la revue : Dominique-Lourdie Facchinetti : Anthony Phelps, La Contrainte de l’inachevé et Dany Laferrière, L’Énigme du retour; Giusy Cutrì : Jeau-Euphèle Milcé, L’Alphabet des nuits; Elena-Maria Carraro : Edwidge Danticat and Alix Delinois, Eight Days : A story of Haiti; Giuseppe Sofo : Edwidge Danticat, Oltre le montagne; Maria Domenica Arcuri : Susan Buck-Morss, Hegel, Haiti and Universal History; Manuela Esposito, Isabelle Allende, L’isola sotto il mare; Cristina Minelle : Samuel Pierre (éd), Ces Québécois venus d’Haïti. Contribution de la communauté haïtienne à l’édification du Québec moderne. Les photos de David Lieber complètent un tableau qui ne peut que plaire au lecteur. La variété et la richesse des articles et des interventions font de ce numéro de « Tolomeo » une contribution fondamentale pour une approche actuelle de la culture, de la littérature et de la société haïtiennes.

  

Référence : Alba Pessini, « Haïti, une nation et sa narration. A nation and its narration, dossier a cura di Alessandro Costantini e Marie-Hélène Laforest », Studi Francesi, 167 (LVI | II) | 2012, 375-378.

 

Source : Studi Francesi