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Phelps.Mon pays que voici

L’histoire de « Mon pays que voici »

racontée par Anthony Phelps

21 mai 2008


 

Livres en folie

L’'un des meilleurs livres de poésie « Mon pays que voici » du poète Anthony Phelps est disponible au public. Cet ouvrage-culte --tout comme Idem (aujourd’hui Anthologie secrète) de Davertige-- est un des marqueurs de l’imaginaire haïtien. Anthony Phelps, né en 1928, vit à Montréal depuis 1964. Pour la réédition de « Mon pays que voici » (Mémoire d’encrier : 2007) il a raconté l’histoire de ce livre, qui constitue à lui seul un pan de la poésie haïtienne. Lisez « Mon pays que voici ». Soyons à l’écoute de Phelps, notre patriarche. [Le Nouvelliste]

 

« À la parution du disque « Mon pays que voici » en 1966, beaucoup ont cru qu’il s’agissait d’une oeuvre d’exil. Aujourd’hui encore certains le pensent. Ce texte est bien un poème d’exil, mais d’exil intérieur. Lorsque je l’écrivais, Haïti était condamnée au silence sous la dictature sanguinaire de François Duvalier. Nous n’avions pas eu droit à la parole, nous étions des exclus, des exilés, au sein de notre propre pays. Ce long texte en quatre parties est une marche poétique à l’intérieur de l’histoire d’Haïti. Les trois premiers mouvements ont été écrits de 1960 à 1963, à Pétionville, à l’exception des quatre vers concernant l’automne, ajoutés à Montréal quelques jours avant l’enregistrement du disque en 1964. L’automne est à ma porte comme une flaque de rouille L’automne cette époque indicible où pour chanter son chant du cygne tout l’arbre se fait fleur. Le disque n’offre que le premier mouvement qui présente, en résumé, les temps forts de l’histoire d’Haïti. La deuxième partie est composée d’une série de textes « Poèmes pour les enfants de mon pays ». La troisième partie constituerait la vision d’une vie nouvelle. La dernière partie, écrite en 1964 à Montréal, a été inspirée par le débarquement du groupe Jeune Haïti, dans le sud du pays. 

Avec la générosité propre à la jeunesse, treize adolescents rêvaient de renouveler les exploits des barbus cubains de la Sierra Maestra. La lave et l’écume ont porté sur la plage les anges de la pleine lune. Nos enfants de pierre et de mousse à notre insu naissaient sur d’autres rives et leurs voix monocordes ondulant à trois temps raccordent dans la nuit les pages liminaires d’un syllabaire géant. C’est à la station Radio Cacique que j’ai fondée avec Jean-Claude Carrié et Roger San-Millan que j’ai réalisé le premier enregistrement de « Mon pays que voici ». Radio Cacique a été le lieu de rencontre et de travail des cinq poètes qui allaient créer le groupe Haïti littéraire  : Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète, Villard Denis (Davertige) et moi (1). Si nous privilégions un certain surréalisme dans notre poésie, il nous fallait quand même l’ancrer dans une réalité, la nôtre, car nous avions reconnu, comme le dit le poète chilien Pablo Neruda, l’utilité publique de la poésie à une période critique. Par son oeuvre, le poète pouvait jouer un rôle social mobilisateur. Nous avons donc introduit le pays dans notre poésie. Du moins, Philoctète, Morisseau et moi. Je me suis retrouvé en train d’écrire des poèmes sur les Indiens, les esclaves, l’occupation états-unienne, etc., à nommer les lieux, les villes de mon pays. Influencé par le Canto General de Neruda, je me suis attelé à la création d’un long poème, le composant comme une symphonie, avec des mouvements, des thèmes. 

De gauche à droite : Réginald Crosley et les membres d'Haïti littéraire en 1963 : Villard Denis (Davertige), Anthony Phelps, René Philoctète, ainsi que l’écrivaine Marie Vieux Chauvet, Roland Morisseau, Serge Legagneur. Photo : Jean-Claude Carrié, résidence Chauvet, Bourdon Park. © Photo Mambo Carrié-Phelps.


Mon projet s’est précisé et, prenant de l’ampleur, il s’est transformé en un cheminement poétique à travers l’histoire d’Haïti, de la période indienne et de la traite des esclaves en 1503 jusqu’au début des années 1960, date de la consolidation de la dictature obscurantiste et sanguinaire de François Duvalier. Ce rappel de l’histoire réclamait, exigeait de toute évidence recherches et documentation. Pour la période indienne, la bibliothèque des Frères de St-Louis de Gonzague, à Port au Prince, et surtout celle d’Edmond Mangonès (1883-1967) à Pétionville, m’ont beaucoup appris sur les premiers habitants de notre île, les Taïnos, les Arawacks. J’ai eu à ma disposition, en même temps, un grand nombre d’images poétiques. 

Dans « Mon pays que voici », il y a des mots, des références qui méritent explication. Je pense à Chémis : esprits protecteurs des Arawaks ; Zémès : grand prêtre; Samba : poète; Anacaona : la caciquesse du Xaragua; le pays des cents grottes : nom par lequel les Taïnos désignaient Haïti; le Samba vêtu de la couleur de paix. Pour les Taïnos, le noir était la couleur de la paix; Avec la flèche protégée d’un tampon de coton : pour ne pas déchiqueter l’oiseau, le chasseur Taïno mouchetait sa flèche avec du coton; le sacrificateur au couteau d’obsidienne fait référence aux Aztèques, Incas, Mayas, de l’Amérique continentale. Et c’étaient chants et c’étaient fêtes, c’étaient danses d’amour et c’étaient fêtes belles. Les Taïnos avaient développé une très grande civilisation du loisir, de la danse, des jeux et de la fête. Il ne s’agit pas ici d’une licence de poète. Dans la partie haïtienne : Décades : les deux significations sont acceptées : dix jours, ou dix années. Dans le poème, il s’agit bien sûr de dix ans : onze décades et une année : 111 ans. Cent onze ans après l’Indépendance, soit en 1915, année du débarquement des marines. Pierre Sully : le petit soldat abattu sur les quais, première victime de l’invasion états-unienne. Les Cacos : les paysans du Nord, les résistants aux forces d’occupation des États-Unis. Fort Capois : le quartier général de Charlemagne Péralte, chef de la résistance à l’occupation. En vain sur une porte fut crucifié Charlemagne Péralte. Assassiné dans son camp retranché, par suite d’une trahison, Péralte est transporté au Cap-Haïtien où les soldats de l’armée d’occupation exposent son cadavre en le clouant sur une porte. Marchaterre : marché en plein air, dans le Sud, où plusieurs dizaines de paysans ont été massacrés par les forces yankees d’occupation. Je verse sur le seuil les trois gouttes rituelles : référence au geste de certains serviteurs du vaudou qui donnent à boire aux esprits en leur versant trois gouttes de rhum sur le sol. Pêchant au pied des quais la pièce d’or de l’étranger. La monnaie états-unienne s’appelait centime or en Haïti. Les touristes, faisant escale à Port au Prince, s’amusaient à lancer des pièces de monnaie dans la mer, le plus souvent des quarters, et de jeunes garçons désoeuvrés plongeaient à la recherche de la pièce d’or, les vingt-cinq centimes or. Le tissu aux 48 étoiles. Le drapeau états-unien. Quand les États-Unis sont devenus une confédération de 50 états, un malin a eu l’idée de racheter, à bas prix, tous les drapeaux comportant 48 étoiles et de les revendre dans les pays sous développés. C’est ainsi que des dizaines de ballots d’anciens drapeaux ont été mis sur le marché haïtien. Les revendeuses les offraient comme n’importe quel coupon de tissu. Et l’on pouvait voir des femmes, faisant bouger sur leurs fesses 48 petites étoiles bleues, blanches et rouges, les trois couleurs de l’impérialisme. 

Dans « Mon pays que voici », on ne retrouve pas les noms des Pères fondateurs : Toussaint Louverture, Henri Christophe, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion. La raison en est simple, et double. Jusque dans les années 1950-1960, certains historiens haïtiens faisaient preuve de sectarisme, dressant l’un contre l’autre les Pères fondateurs. Le biographe de Dessalines accablait Pétion, celui de Toussaint tournait Christophe en ridicule, et vice versa. La seconde raison justifiant cette absence est qu’à l’époque, j’avais entendu trop d’intellectuels, prétendument de gauche, se vanter d’être des marxistes en précisant, celui-ci : qu’il était marxiste-christophien, tel autre qu’il était marxiste-dessalinien. Ils faisaient ainsi de Karl Marx un trait de désunion entre nos Pères fondateurs. En Haïti, la majorité de ceux qui font appel à l’histoire se réfèrent plus souvent à Christophe, Dessalines, ou Toussaint. Ils semblent ignorer totalement Alexandre Pétion, alors que ce dernier est le principal artisan de notre système républicain, de notre système d’éducation nationale; et pour avoir aidé les colonies espagnoles dans leur lutte pour leur indépendance, Pétion est à l’origine du Panaméricanisme, qui devait aboutir à l’OEA, Organisation des États Américains. Dans « Mon pays que voici », j’ai donc interpellé les Pères de la patrie en leur donnant leur titre : Précurseur, Empereur, Roi bâtisseur, Républicain, Pères glorieux que je ne nommerai point car tous mêmement avez droit à notre amour. 

Quand je suis parti en exil en mai 1964, j’ai apporté avec moi la bande magnétique de « Mon pays que voici », enregistrée à Radio Cacique. Je me souviendrai toujours du lieutenant Guilloux, quand il est venu m’arrêter à Pétionville, accompagné de ses soldats macoutes. Il m’a obligé à jouer le ruban qui était dans mon magnétophone. C’était l’enregistrement de « Mon pays que voici » ! Au bout de cinq minutes, il me dit en créole : « Phelps, vous n’avez pas autre chose ? Enlevez-moi donc cette saloperie ! » Les macoutes sont réfractaires à la poésie. À Montréal, des amis ont écouté l’enregistrement et l’idée est venue de mettre le poème sur disque. J’ai soumis le projet au pianiste Ernest Lamy (Nono) et nous sommes entrés en studio. L’intervention de Lamy, par sa justesse et son intelligence, allait devenir indissociable de ce poème. Avec Claude Manigat et Luc Morin, j’ai pu réaliser la première édition de « Mon pays que voici », en 1966, sous étiquette Les Disques Coumbite. Cette édition sonore d’un poème, dit par son auteur, constituait une première dans les littératures haïtienne et québécoise. Une version CD est disponible sous étiquette Les Productions Caliban. La publication du disque va contribuer à me faire connaître tant en Haïti qu’à l’étranger et dans la diaspora. À l’occasion d’un forum organisé par la Fondation AfricAmerica, le géographe et écrivain québécois Jean Morisset révèle que « de nombreux jeunes Québécois sont allés en Haïti parce qu’ils ont entendu Anthony Phelps lire « Mon pays que voici ».

Le recueil « Mon pays que voici », suivi de Les dits du fou-aux-cailloux, a été édité à Paris en 1968 par les Éditions P.J. Oswald. Dans le journal Les Lettres françaises du 19 février 1969, le critique René Lacôte accueillait ainsi le recueil « Mon pays que voici » (2) : « Ce chant ample, puissant, fluide et prenant porte son lecteur avec une aisance qui pourra, parfois, le faire paraître un peu prolixe. Je pense qu’il faut résister à cette aisance de la lecture pour prêter une attention soutenue au texte où chaque mot est pesé, précis, juste et lourd de signification, où chaque image a dans son rayonnement une portée bien réfléchie. Cette poésie est de celles qui nous font aller très loin dans l’âme d’un peuple, dans l’âme de tous les peuples meurtris, dépossédés d’un continent : « Terre d’Amérique nourrie du sang d’Abel. Anthony Phelps est aujourd’hui l’une des plus grandes, parmi ces voix des Antilles qui sont de plus en plus nombreuses à compter en poésie ». Une seconde édition, bilingue, français/espagnol, a été réalisée à Mexico par Casa editorial Boldo y Climens/Les Productions Caliban en 1987, avec la traduction de Monica Mansour. Le poète et romancier guadeloupéen, Ernest Pépin, raconte que les étudiants antillais et guyanais de l’époque, avaient dans leur chambre, à l’université, le même poster, celui de Che Guevara ; le même livre, « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire ; le même disque, « Mon pays que voici » d’Anthony Phelps (3). En Guadeloupe, j’ai eu la joie de faire la connaissance de quelques-uns de ces admirateurs qui m’ont accueilli en récitant de longs extraits du poème. Écrit il y a quarante-cinq ans, « Mon pays que voici » est un texte-témoignage qui a résisté au temps et qui, curieusement, continue à dire une réalité presque identique, entre autres, une occupation militaire. J’étais loin de penser que, pour une seconde fois, des soldats états-uniens marqueraient le pas dans mon pays. Étranger qui marches dans ma ville souviens-toi que la terre que tu foules est terre du poète et la plus belle et la plus noble puisqu’avant tout c’est ma terre natale. Mise en garde prémonitoire ? Aujourd’hui encore, d’autres soldats de pays étrangers roulent en chars d’assaut dans les rues de ma ville... dans ma lente marche de poète j’ai vu ô mon pays tes enfants sans mémoire dans toutes les capitales de l’Amérique le coui tendu et toute fierté bue genoux ployés devant le dieu-papier à l’effigie de Washington. À quoi bon ce passé de douleurs et de gloire et à quoi bon dix huit cent quatre ? 

« Mon pays que voici » a été le point de départ de ma trajectoire d’écrivain. Mon écriture romanesque est liée au pays présent, au pays absent; Haïti reste toujours la charnière de mes romans. Dans ma récente oeuvre de fiction : La contrainte de l’inachevé, Leméac 2006, je pose le problème d’une réinsertion en Haïti après plusieurs années d’exil. Le personnage central se rend compte qu’en exil il a vécu dans le mensonge d’un pays qui n’existe plus. Dans ma poésie, le thème Haïti s’est élargi, englobant notre Caraïbe métisse, puis la thématique pays-femme, femme-pays, s’est affinée ; je ne sens nul besoin aujourd’hui de tenir compte de l’utilité publique de la poésie, car : ... j’ai choisi sans contrainte la couleur de mes yeux d’automne et je fais le tour de ma parole-Midi comme un nouveau propriétaire prend possession de son espace. J’ouvre mes mots-lucarnes sur d’autres mers et d’autres incendies pliant le rythme à ma mesure et mon usage et j’investis le texte écru filé pour quelques-uns hors des vains lieux du bavardage (4). »

[Notes]

(1) Nous étions six au début, mais Auguste Thénor, ayant privilégié un certain engagement dans la lutte politique, cesse très vite de participer à nos rencontres. Il meurt en 1979, au Fort Dimanche, haut lieu de la répression duvaliériste.

(2) Dans http//www.alterpresse.org, 30 juin 2006.

(3) En février 2005, Pépin prenait la parole dans le cadre de l’inauguration officielle de ma résidence d’écrivain en Guadeloupe.

(4) « Capitaine de mes douleurs » in La Bélière caraïbe, Montréal, Nouvelle optique, 1980.


NDLR : Dans cette édition de Mémoire d’encrier très conviviale, en plus de la poésie, on trouve des photos de l’auteur, et des textes critiques de Hélène Maïa (Présentation), Émile Ollivier, Jean-Richard Laforest (Postface).            

 

Source : Le Nouvelliste