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Maximilien Laroche

Maximilien Laroche, un hommage

Par Stéphane Martelly

Montréal, 30 juillet 2017


Vouloir faire oeuvre qui vaille implique souvent renoncer à l’héritage, donner l’impression d’avoir grandi toute seule, comme une herbe sauvage, imprécise et imprévue, qui n’est attendue par personne.

 

Aujourd’hui, Maximilien Laroche n’est plus et puis il faut grandir.

 

Nous savons depuis le jeudi 27 juillet 2017 que le monde très réduit de la critique littéraire haïtienne moderne est brusquement en grand deuil. Nous avons perdu un chercheur d’immense talent, professeur retraité de littérature à l’Université Laval, qui écrivait des essais aux noms tour à tour simples et poétiques: Le miracle et la métamorphose : essai sur les littératures de Québec et d'Haïti, L'image comme écho : essais sur la littérature et la culture haïtiennes, Contribution à l'étude du réalisme merveilleux, L'avènement de la littérature haïtienne, Le patriarche, le marron et la dossa : essai sur les figures de la gémellité dans le roman haïtien, La découverte de l'Amérique par les Américains : essais de littérature comparée, La double scène de la représentation : oraliture et littérature dans la Caraïbe, Sémiologie des apparences, Teke ou Mythologie haïtienne pour n’en citer que quelques uns. Des essais très brefs, percutants, abondamment lus, sans doute insuffisamment mis de l’avant, des essais qui certainement constituent une des oeuvres critiques sur la littérature haïtienne les plus abondantes et originales, qui déboitaient subtilement les cadres attendus de la fonction de professeur des universités.

Dans une écriture intuitive, pleine d’humour et de finesse, Maximilien Laroche savait décoder notre patrimoine littéraire autant que notre « oraliture ». Il laisse sa marque comme un critique d’une grande intelligence et surtout d’une immense érudition sur les multiples versants toujours profondément intereliés, makonen de la culture haïtienne: la culture écrite et la culture orale, le français et le kreyòl, la culture savante et la culture populaire qu’il savait naviguer, dans une continuité qui démontait sans cesse les fausses oppositions, comme étant d’égales importance et complexité. Il savait aborder la culture haïtienne comme un système de représentations charriant une profondeur historique et un ensemble de propositions, tous deux d’une grande sophistication et certainement dignes que l’on sy arrête, qu’on y réfléchisse en soi d’une manière ouverte sur tout le continent américain et la terre québécoise; un objet de grande valeur, digne qu’on y consacre toute sa vie. 

Nous partagions un goût immodéré des symboles et des livres. Et à titre personnel, en plus de l’élégance de l’homme que bien d’autres n’ont cessé à juste titre d’évoquer, j’ai l’impression de perdre non un mentor, puisque jamais il ne recherchât ce titre, mais un lecteur possible d’une oeuvre qui lentement s’avance et une amitié précieuse.

J’ai l’impression que soudain, bien des choses, à défaut de son regard, nous demeureront tout à coup moins lisibles.

 

Oeuvres de Maximilien Laroche

Haïti et sa littérature, 93 p. Montréal : [A.G.E.U.M.], 1963.

Le miracle et la métamorphose : essai sur les littératures de Québec et d'Haïti, 239 p. Montréal : Éditions du Jour, 1970

Deux études sur la poésie et l'idéologie québécoises, 40 p. Québec : Institut supérieur des sciences humaines, Université Laval, cop. 1975.

L'image comme écho : essais sur la littérature et la culture haïtiennes, Collection Matériaux, 240 p. Montréal : Editions Nouvelle optique, 1978.

La littérature haïtienne : identité, langue, réalité, Collection Classiques de la francophonie, 127 p. Montréal : Leméac, 1981.

Trois études sur Folie de Marie Chauvet, Collection Essais, 70 p. Québec : Grelca, 1984.

Contribution à l'étude du réalisme merveilleux, Collection Essais, 154 p. Sainte-Foy : GRELCA, 1987.

L'avènement de la littérature haïtienne, Collection Essais, 219 p. Sainte-Foy : GRELCA, Département des littératures, Université Laval, 1987

Le patriarche, le marron et la dossa : essai sur les figures de la gémellité dans le roman haïtien, Collection Essais, 279 p. Sainte-Foy : GRELCA, 1988.

Tradition et modernité dans les littératures francophones d'Afrique et d'Amérique, actes du colloque tenu à l'Université Laval le 5 mars 1988, Collection Essais, 264 p. Sainte-Foy : GRELCA, 1988.

La découverte de l'Amérique par les Américains : essais de littérature comparée, Collection Essais, 280 p. Sainte-Foy : GRELCA, Université Laval, 1989.

La double scène de la représentation : oraliture et littérature dans la Caraïbe, Collection Essais, 234 p. Sainte-Foy : GRELCA, 1991.

Juan Bobo, Jan Sòt, Ti Jan et Bad John : figures littéraires de la Caraïbe, Maximilien Laroche, H. Nigel Thomas et Euridice Figueiredo, Collection Essais, 92 p. Sainte-Foy : GRELCA, Département des littératures, Université Laval, 1991.

Dialectique de l’américanisation, Collection Essais, 312 p. Québec : Grelca, 1993.

Sémiologie des apparences, Collection Essais, 210 p. Ste-Foy : Grelca, 1994.

Hier, analphabètes : aujourd’hui, autodidactes: demain, lettrés, Collection Essais, 92 p. Québec : Grelca, 1996.

Bizango: Essai de mythologie haïtienne, Collection Essais, 158 p. Québec : Grelca, 1997.

Teke, Collection Rupture, 101 p. Port-au-Prince, Haïti : Éditions Mémoire, 2000 (A ma connaissance, il s’agit là du premier essai littéraire en créole)

Mythologie haïtienne, Collection Essais, 233p. Québec : Grelca, 2002.

Prinsip Marasa, Collection Essais, 113 p. Québec : Grelca, 2004.

Se nan chimen jennen yo fè lagè, Collection Essais, 101 p. Québec : Grelca, 2007

Littérature haïtienne comparée, Collection Essais, 237 p. Québec : Grelca, 2007.

Nan kalfou espastan, sa k ap pase? , GRELCA, 2013.

Le Poids des mots, Collection Essais, 247 p. Québec : Grelca, 2013.

 

Traduction

Mimi Barthélémy, L’histoire d’Haïti racontée aux enfants, Montréal : Mémoire d’Encrier, 2008.

 

Présentation de l'auteur

Maximilien Laroche (Cap-Haïtien, 1937-2017) était Professeur au département des Littératures de l'Université Laval (Québec, Canada). Il a publié de nombreux essais sur les littératures québécoise et surtout haïtienne pour laquelle il demeure l'un des principaux essayistes. Un questionnement sur les formes, les représentations ainsi que l'approche sociocritique et comparative du folklore, de l'histoire, de l'oraliture haïtiennes constituent les principaux aspects de sa réflexion continue sur la littérature et l'imaginaire haïtiens.

 

Bibliographie établie par S. Martelly, 30 juillet 2017.

Tous droits réservés.




Maximilien Laroche, l'haitiano-québécois aux semelles de vent

 

Par Raphaël Confiant

Paru sur Montray kreyòl le 28 juillet 2017

Reproduit en septembre 2017

 


Voix douce, légèrement féminine, ce qui me faisait le taquiner ("J'espère que Jean-Jacques DESSALINES ne parlait pas comme ça !" et lui d'éclater de rire), Maximilien LAROCHE, natif du Cap Haïtien (en 1937) et professeur durant près de quarante ans à l'Université Laval, au Québec, était un être tout en modestie qui était tombé en amour, comme on dit dans la Belle Province, avec la Martinique. Grand ami de Jean BERNABÉ et parti dans l'Orient éternel (comme on aime à dire en Haïti) en cette même année 2017, il a dû venir dix fois, vingt fois, je ne sais plus, dans notre île. Pour des colloques, des cours à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines du campus de Schœlcher en tant que professeur invité ou de simples voyages d'agrément. Ainsi était-il membre du jury du prestigieux Prix Carbet. 

Il avait cette négritude tranquille, non exhibitionniste, non agressive, que sans doute les Haïtiens sont les seuls Caribéens à pouvoir afficher de par leur glorieux passé. Dans le pays le plus africain culturellement de tout notre archipel et de tout le Nouveau Monde d'ailleurs, on n'a pas besoin de boubous, de locks, de "black ceci" et "black cela" à tout bout de champ pour affirmer ce que l'on est. Mais c'est aussi le plus caribéen et Maximilien LAROCHE était un partisan farouche de l'Antillanité ou de la Caribéanité, peu importe le terme que l'on choisit. Car n'oublions pas qu'au jour de l'indépendance, en ce fameux 1er janvier 1804, DESSALINES et les siens n'ont pas cherché à effacer le nom colonial de Saint-Domingue pour lui donner celui de "Nouveau-Dahomey" ou "Nouveau-Congo". Ils ont repris l'ancien nom amérindien ("taïno" de l'île) à savoir "Ayiti" ou "pays de hautes montagnes" afin de bien marquer, signer même, leur autochtonie. En clair : les Tainos ont été exterminés jusqu'au dernier, eh bien, c'est désormais nous, les nouveaux autochtones ! A l'inverse, les colons européens n'ont eu de cesse d'européaniser l'Amérique avec leurs "Nouvelle-Grenade", "Nouvelle-Espagne", "Nouvelle-Angleterre" et autre "Nouvelle-France".

Négritude, Haïtianité, Antillanité/Caribéanité, Américanité, Créolité, toutes ces notions occupaient les recherches du professeur LAROCHE et ont été au centre de la pensée de celui qui fut un grand comparatiste, auteur d'une quarantaine d'ouvrages, tant en littérature qu'en sociolinguistique et en anthropologie. Il a su ancrer analyse littéraire dans l'histoire et la mythologie de son île, redonnant sa juste place au vaudou. Vaudou qu'il retrouvera sous la forme du candomblé au Brésil, pays dont il apprit la langue et devient aussi amoureux. Mais que l'on se garde d'oublier que MAXI fut aussi un Québécois car on ne vit pas quatre décennies dans un pays sans être transformé par lui et forcément y être attaché. Il a analysé également la littérature de ce bout de terre francophone d'Amérique du Nord en lutte pour sa souveraineté au mitan d'un océan anglophone. 

Maximilien LAROCHE fut un précurseur de l'identité multiple, de la "diversalité" comme le disent les auteurs de l'Eloge de la Créolité. Profondément, indéracinablement même haïtien, il a su s'enrichir de la France (il a fait ses études et passé son doctorat à l'Université de Toulouse), du Québec, de la Martinique, du Brésil sans jamais cesser de rêver à l'Afrique-Guinée, comme disaient nos pères, où il lui est arrivé de poser le pied à maintes reprises. Tout cela en ayant pour compagne une Canadienne d'origine chinoise. Homme aux semelles de vent, MAXI, c'est sûr, verra LEGBA lui ouvrir toutes grandes les barrières du "paradis" du vaudou qui n'est autre que...l'Afrique-Guinée.

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Principales publications : Le miracle et la métamorphose (1970), L’image comme écho (1978), Littérature haïtienne, identité, langue, réalité (1981), L’avènement de la littérature haïtienne (1987), la double scène de la représentation (1991), Dialectique de l’américanisation (1993), La Sémiologie des apparences (1994), Mythologie haïtienne (2002), Littérature haïtienne comparée (2007).