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Jean Métellus

Jean Métellus : quand le poète révèle le scientifique

                                                                                                                                      

Par Huguette Hérard

 

Le National, Port-au-Prince, 13 octobre 2016

 


Aux yeux des Haïtiens, Jean Métellus est un monument de la littérature de notre pays, qui nous a laissés dans sa production foisonnante une trentaine d’ouvrages. Peu de personnes savent cependant que ce grand poète qui nous a quittés il y a près de trois ans était aussi un neurolinguiste réputé et un chercheur passionné dont les travaux viennent d’être honorés, le mois dernier, par ses confrères français, à l’occasion de la cérémonie du dévoilement d’une plaque commémorative dédiée à sa mémoire.

Sur cette plaque, le 28 septembre dernier, un résumé succinct de l’hommage rendu au scientifique pour ses travaux sur les troubles de la mémoire et du langage, ainsi qu’à « l’illustre poète humaniste récompensé par de nombreux prix ». La cérémonie du dévoilement a eu lieu à l’unité cognitivo-comportementale de l’hôpital Émile Roux, où le médecin a travaillé de 1974 à 2003, en présence d’une centaine de personnes invitées par « l’Association des amis de Jean Métellus » (1).

 La docteure Véronique des Moëttes, une ancienne collaboratrice du médecin, a été à l’origine de cette initiative. Dans son discours de circonstance, elle a exprimé son admiration pour le personnage dont elle garde un souvenir ému. Tout en soulignant la grande curiosité intellectuelle de Jean Métellus, elle a insisté sur le « charisme » qui émanait de l’homme et a rappelé qu’il a inauguré en milieu hospitalier, un atelier consacré à la mémoire, une véritable innovation pour l’époque. Elle faisait sans doute référence aux premiers essais « d’appartements thérapeutiques » pour malades d’Alzheimer qu’il avait mis en place dans son pavillon, ainsi qu’aux premiers ateliers de « stimulation sensorielle », réalisation que des confrères ont jugée avant-gardiste pour son temps. Prenant la parole, Philippe Le Roux, directeur de l’hôpital, a mis l’accent sur l’humanisme de Jean Métellus, confiant avoir été particulièrement touché par la variété et l’intensité des hommages rendus au poète à l’occasion de ses obsèques au crématorium du père Lachaise en janvier 2014.

Cette manifestation avait, par ailleurs, un autre objectif qui était de saluer l’engagement et l’apport du médecin à l’orthophonie. À ce titre, en tant que spécialiste de cette discipline, Isabelle d’Huy de Penanster qui avait effectué auprès de Métellus son premier stage, a surtout insisté sur le « dynamisme » et « l’esprit de créativité» de l’Haïtien. Comme fidèle témoin, à l’instar d’autres confrères, elle a jugé le médecin « novateur » lorsqu’il prônait l’interdisciplinarité. Métellus pensait avec justesse que linguistes, orthophonistes, neurologues, psychologues devaient tous participer et collaborer à l’étude et au traitement des troubles du langage. C’est dans cette optique qu’il a facilité l’entrée des orthophonistes à l’hôpital.

Jean Métellus détient à son actif l’organisation de plus de 25 congrès de neuropsychologie auxquels participaient différents intervenants internationaux. Au cours des fameuses Journées de neuropsychologie de Limeil-Brévannes, d’éminents chercheurs et praticiens venaient régulièrement confronter leurs activités ; ou encore durant la journée annuelle réunissant des thérapeutes du langage et qui a permis à de très nombreux orateurs, nationaux et internationaux, de venir présenter leurs travaux dans le domaine de l’orthophonie.

« Il savait écouter les malades, les réconforter, donner un peu d’espoir à leur famille ! », s’est rappelée avec émotion Isabelle d’Huy. Voilà une perte immense. Mais le fils du médecin, Philippe Métellus, neurochirurgien à Marseille continue « à sa manière» son oeuvre, car lui aussi associe orthophonistes, linguistes, neurologues dans le cadre de la « chirurgie éveillée du cerveau », une approche innovante dans la prise en charge des tumeurs cérébrales situées dans les zones fonctionnelles du cerveau.

 

« Trois feuilles, trois racines, ho ! »

Un ancien directeur de l’hôpital, Arthur Haustant, a énuméré les congrès organisés par Métellus. Initiatives qu’il avait toujours soutenues quand il était aux affaires. C’est ensuite avec admiration et respect qu’il a évoqué les activités littéraires de Métellus et la manière dont il a pu réaliser l’intrication entre ces deux domaines, apparemment sans lien.

L’évocation de cette double appartenance de scientifique et d’artiste devait constituer une bonne transition vers la partie plus courte axée sur l’aspect artistique du personnage. Rien n’éclaire mieux ce mariage harmonieux de la science et de l’art que le poème Langage (2) déclamé ce jour-là par le comédien et metteur en scène français Patrick Karl. Le poète y décrit le sort que subit le langage selon le locuteur qui le manie : il « s’englue » chez l’autiste, « s’émiette » chez l’aphasique cependant que le dyslexique le « malaxe » et le « façonne » et « en tire le secret de ses inventions ». Quant aux cerveaux « lésés, déréglés, blessés », ils « malmènent » le langage, et pourtant « sans le désagréger » bien que ce soit ce même langage qui sait « donner du sens au vagissement du nouveau-né » et pareillement « ressouder les syllabes espacées du bègue ».

Avec cette touche haïtienne pour marquer l’origine natale de Jean Métellus, une lumière a éclairci le tableau. Pour la même intention, une même démarche: en rapport avec la mémoire et le langage, fonctions dont le scientifique étudiait justement les troubles, la chanteuse caribéenne Mariann Mathéus a interprété une chanson traditionnelle d’Haïti, « Twa fèy twa rasin o ! » [Trois feuilles, trois racines, ho !]

Ce poème qui nous envoie au langage désarticulé et sur ce chant rappelant la frivole mémoire (« jeter, c’est oublier ; ramasser, c’est se souvenir »), constitue le dipôle d’une métaphore évoquant la vie scientifique de Jean Métellus, vie consacrée à interroger les dysfonctionnements de ces deux domaines intimement liés où on lui reconnaît aujourd’hui un inestimable apport.

 

Notes

1) L’Association des amis de Jean Métellus (AAJM) a été créée en novembre 2014 à l’initiative de ses trois fils, Olivier, Jean-Jacques et Philippe, de son épouse Anne-Marie Métellus née Cercelet, et de Claude Mouchard, un ami de longue date, préfacier de plusieurs de ses recueils de poèmes. Un comité de parrainage international soutient cette initiative.

2) Paru dans la revue Phoenix, juin 2012, numéro 6. Jean Métellus : le parcours de médecin.  Jean Métellus a enseigné les mathématiques au Lycée de jeunes filles Célie Lamour de Jacmel, sa ville natale, de 1957 à 1959. En 1959, il quitte Haïti pour fuir la dictature, car son père avait été prévenu qu’il serait poursuivi tant pour son activité de syndicaliste au sein de l’UNMES (Union nationale des membres de l’enseignement du second degré) que pour son refus de participer aux formations instaurées par Duvalier relatives au maniement des armes. En France, il reprend ses études pour obtenir un doctorat en médecine en 1970. Il se spécialise en neurologie et dans les troubles du langage, et soutient en 1975 une thèse de 3e cycle de linguistique intitulée « Analyse linguistique de corpus de langage d’aphasiques », à l’Université Paris III. Il devient professeur au Collège de médecine des hôpitaux de Paris. Médecin neurolinguiste, chercheur, poète, écrivain, dramaturge, scénariste, historien, Jean Métellus, né le 30 avril 1937 à Jacmel, fut tout cela à la fois. Il est décédé le 4 janvier 2014 à Bonneuil-sur-Marne dans le Val-de-Marne, à l’âge de 76 ans.

 

Source : Le National