Préjugé de couleur

LA QUESTION DE COULEUR DANS LA RÉVOLUTION HAÏTIENNE


Par Jean-Claude ICART

 

Note - Texte paru dans la 2e édition du Dictionnaire historique de la révolution haïtienne (1789-1804), sous la direction de Claude Moïse, Montréal, CIDIHCA 2014. Il est ici reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de son éditeur.




À propos de l’auteur


Sociologue de formation, Jean-Claude ICART a oeuvré longtemps dans l'action  communautaire, la formation des adultes, la coopération internationale et la recherche universitaire.  Ses principales publications portent sur les questions  d'immigration et de refuge, les relations interculturelles, le  racisme et les droits humains.









Le racisme
présente un caractère complexe et pluri-dimensionnel. Il peut se manifester sous forme de  préjugés (opinions, attitudes, etc.), de discrimination (dans divers domaines comme l’emploi, l’éducation,…), de ségrégation (ghettos, apartheid) ou de violence, individuelle ou collective (lynchages, pogroms, ...). Le préjugé de couleur est une manifestation du racisme biologique. Avant de se pencher sur son influence dans la révolution haïtienne, il nous paraît nécessaire de remonter à la genèse de ce phénomène afin de mieux en appréhender  l’essence.


1- Aux origines du racisme et de Saint-Domingue

 

        1.1-  La péninsule ibérique

 

Au 15e siècle, la péninsule ibérique fut l’épicentre de deux phénomènes qui vont entraîner une mutation de l'ethno- centrisme, une constante des sociétés humaines,  et donner naissance au racisme moderne.

 

En janvier 1492, les Chrétiens terminent la « reconquête » de la péninsule, après plus de sept siècles de domination musulmane.  Les Juifs et les Musulmans (les Maures) seront expulsés  ou  devront se convertir. Ceux qui resteront s’assimileront à la communauté chrétienne mais n’échapperont pas à des sentiments de suspicion quant à la sincérité de leur conversion. Les Maures et les Juifs étant de teint plus foncé, la différence physique va se superposer à la différence religieuse.  Se développent alors le mythe de la « pureté du sang », qui devient le signe de la « pureté de la foi », et la hantise de la « souillure » par les mélanges avec les nouveaux convertis.

 

Vers la fin de la même année, la découverte de l’Amérique amènera la rencontre avec des groupes humains encore inconnus. L’île d’Haïti, première colonie européenne en Amérique, sera le laboratoire des mécanismes d’exploitation du nouveau continent et le berceau du racisme.  Une bulle du Pape Alexandre VI partagea les terres nouvellement découvertes entre l’Espagne et le Portugal en 1493. Dés 1494, des Amérindiens commencèrent à être capturés et vendus en Espagne. Les autres durent payer tribut ou travailler à l’extraction de l’or. Quand leur nombre commença à décliner, il fallut en importer des îles voisines. Entre 1493 et 1520, le « cycle de l’or », les Amérindiens constitueront la principale force de travail sur l’île d’Haïti.  Ils y étaient plus de 400,000 lors de l’arrivée de Colomb.  Soixante ans plus tard, ils étaient quasiment en voie d ‘extinction!


1.2- Les premiers pas du racisme

 

Le colonialisme est par définition une agression et  toute agression a besoin d’être légitimée. Sa première justification fut d’ordre religieux. Cependant,  le dogme qui fait remonter l’origine de tous les hommes au premier couple mythique rendra difficile l’acceptation du polygénisme. On chercha donc très vite à  « dissocier l’idée religieuse de l’égalité de l’homme devant Dieu de la terrible réalité coloniale ». L’idée d’une différence biologique entre les hommes nés pour être libres et ceux nés pour être esclaves apparut très tôt et dès 1510, on avança la forme et l’épaisseur du crâne comme cause de l’infériorité des Amérindiens (Tolentino, 1984, pp 36-37). Les esclaves africains commencèrent à arriver dès 1502. Leur nombre augmenta rapidement à partir de 1515, date du début de la production de sucre, au point de  supplanter les Amérindiens vers 1520 comme main d’œuvre essentielle sur l’île. La traite négrière sera organisée systématiquement dès 1525.


Les premiers esclaves africains arrivaient d’Espagne, accompagnés de toute une législation qui réglementait leur vie en tant qu’esclave mais pas en tant que noir.  On eut recours au mythe de Cham, le fils de Noë dont la descendance fut maudite parce qu’il s’était moqué de son père ivre : Cham serait l’ancêtre des Africains au sud du Sahara, ce qui justifierait leur mise en esclavage. Puis on essaiera de projeter sur les groupes humains les classifications utilisées dans les sciences de la nature. Après bien des tâtonnements, on retiendra la proposition du naturaliste suédois Von Linné (en 1735) de cataloguer la diversité humaine en quatre grandes variétés, selon la couleur de la peau.

Les classifications utilisées par l’ethnocentrisme établissaient des frontières perméables, qui pouvaient être franchies par la conversion ou l’assimilation : on peut changer de langue, de culture, de religion ou d’allégeance. Cependant, la différence inscrite dans la « nature », dans le corps,  devient permanente et irrémédiable.
 Comme c’est elle qui justifie l’exploitation et l’esclavage,  aucune issue n’est laissée à la victime. Cette infériorité sans appel est une garantie de sécurité dans un contexte d’agression extrême.

 

Le manque de femmes européennes sera une constante de la démographie de l’île, au point où le roi envisagea dès 1512 l’envoi d’esclaves blanches.  L’arrivée des femmes européennes  contribuera à tracer ou à renforcer les frontières ethniques. Dans ce contexte, le métissage constituait une brèche dans  les rapports sociaux et pouvait remettre en question le droit des Espagnols de soumettre les Amérindiens. Il y eut donc des législations ségrégatives visant les métis jusqu’à la fin du XVIe siècle.  Ils étaient généralement assimilés aux Amérindiens.

Vers le dernier tiers du XVIe siècle, l’île tomba dans un déclin relatif et de nombreux esclaves furent vendus à des territoires voisins. Le prix du sucre avait baissé, il devenait difficile de s’approvisionner régulièrement et à bas prix en esclaves et surtout, suite à la colonisation du continent, de nombreux Espagnols avaient quitté l’île,  attirés par le nouvel Eldorado, le Pérou.


1.3 - Le temps des Frères de la côte


On signale la présence de pirates en Amérique dès 1525.  Des puissances européennes, principalement la France, l’Angleterre et la Hollande, écartés du « gâteau américain » par la bulle du 4 mai 1493 du pape Alexandre VI, encouragèrent le pillage des navires marchands, surtout  espagnols.  L’île de la Tortue, au nord d’Haïti, deviendra un des principaux bastions de ces pirates et flibustiers. Certains d’entre eux s’établirent à terre et se consacrèrent à la chasse aux bœufs sauvages dont ils boucanaient la viande et préparaient la peau. Ces boucaniers s’adonnaient également à la culture du tabac ou de l’indigo.
 
Cette époque verra se constituer en marge des États, une société relativement égalitaire, multinationale, multiethnique et exempte de préjugés raciaux ou sexuels, les Frères de la côte.  Il y avait des esclaves, en majorité des prisonniers européens et des Africains enlevés aux négriers espagnols ou portugais et des Amérindiens. Ils étaient revendus ou intégrés à la communauté au bout d’un certain temps. Les femmes européennes étaient très rares, les unions mixtes avec des femmes africaines ou amérindiennes étaient courantes, tout comme les unions homosexuelles.
 
Dès 1600, les Espagnols abandonnent la partie orientale d’Haïti, devenue trop exposée aux attaques incessantes des pirates et des flibustiers, et les boucaniers s’installent progressivement sur les côtes de la grande île.  Le XVIIe siècle fut l'âge d'or de la flibuste dont la Tortue devint la capitale régionale. Les Français en prirent le contrôle vers 1630 et les premiers gouverneurs contribuèrent au peuplement du territoire en faisant venir des centaines d’engagés, qui en échange du voyage devaient travailler 36 mois. Ils firent venir également de France des femmes qu’ils offriront aux enchères aux flibustiers et aux boucaniers.  La métropole encouragea de plus en plus la sédentarisation de cette population, désireuse de consacrer  les colonies exclusivement à la production des denrées dont elle avait besoin.  Elle prit des dispositions pour faciliter la traite négrière dès 1670, afin de favoriser le développement des plantations. Les chiffres restent cependant modestes : « De 1665 à 1671, le nombre des colons est passé de 450 à 2,000, puis à 4000 en 1680. (…) En 1665, on recense 60 esclaves noirs dans la colonie. En 1681, ils sont déjà plus de 2,000 » (Moïse,  2000).
 


En 1685, le Code noir viendra baliser l’esclavage dans les colonies françaises. Cette affirmation de l'autorité royale constitue une limitation des pouvoirs des colons mais aussi une légitimation de l'esclavage. Le Code noir fait des esclaves des biens meubles, dresse une longue liste d'interdits (se rassembler, entreprendre une action juridique, etc.) et  élabore une codification minutieuse des moyens de coercition à la  disposition des colons (supplices, mutilations, etc.) pour obtenir la soumission  absolue de leurs esclaves. L’année précédente, François Bernier,  philosophe         français, devint le premier à utiliser le terme « race » pour classifier les êtres humains (Bernier, F., 1684).

En 1697,  l’Espagne cède à la France, par le Traité de Ryswick,  le tiers
occidental de l’île, que les Français nommeront Saint-Domingue, une des dernières colonies d’Amérique mais qui en moins d’un siècle, passera du  statut de « frontière marginale de la Caraïbe à celui de colonie la plus                 prospère du monde » (Dubois, p. 37). Cet acte marque le début de la fin  pour la flibuste et le déclin de La Tortue.  


 


1.4 - La perle des Antilles

 

Le développement des grandes plantations, principalement des plantations sucrières,  constitue la clé du succès économique de Saint-Domingue. Le nombre de plantations connaîtra un essor fulgurant, passant de 18 en 1700 à 120 en 1704 puis à 138 en 1713. Les esclaves africains devinrent le principal facteur de production. À la fin des années 1730, entre 10000 et 20000 esclaves arrivent chaque année à Saint Domingue. Dans le milieu des années 1780, ils seront 30000 à 40000 et 48000 pour l’année 1790.  C’est la colonie qui en reçoit le plus grand nombre. Vers 1790, Saint Domingue est indéniablement la pièce maîtresse du système esclavagiste atlantique. Elle exporte autant de sucre que la Jamaïque, Cuba et le Brésil réunis, et assure la moitié de la consommation mondiale de café. Durant les années 1780, le commerce extérieur de Saint-Domingue est égal à celui des Etats-Unis et constitue la principale source de profits du commerce français.  « Sans les 500 000 esclaves du petit tiers de l’île des Caraïbes (…), la France des lumières, créatrice et rayonnante, n’eut pas été ce qu’elle a été » (Thibau, J, 1989, p.7). Saint-Domingue devient rapidement, la colonie la plus riche du monde et celle où le pourcentage d’esclaves est le plus élevé, soit plus de quatre-vingt pour cent en 1791. « La prospérité de la France atlantique vient de l’esclavage et c’est elle qui fait entrer la France dans le monde moderne» (Id, pp 80-81).

Saint-Domingue est le modèle le plus achevé de la colonie d’exploitation. Des proches du roi reçoivent les meilleures  terres et ils ont souvent des liens familiaux avec les grands commerçants.  Les colons n’ont qu’un seul objectif : s’enrichir rapidement pour aller en profiter en métropole. Ils confient alors leurs plantations à des gérants qui doivent faire  leur propre fortune et celles des propriétaires. On vise donc une productivité excessive et pour y parvenir, il faut surexploiter  la terre et soumettre les esclaves à un régime extrême, basé sur  la violence et la peur. Il faut en permanence avoir  recours à la contrainte extrême pour essayer de parvenir à une soumission absolue afin de maximiser la production. Le  coût humain est énorme. Les esclaves meurent en grand nombre. Pour environ 860 000 esclaves qui arrivent à Saint- Domingue durant un siècle, ils sont moins de 500 000 en 1789. Pour l’année 1787, on compte 3566 naissances pour 6111  décès (ibid., p. 62).
Les moyens physiques ne suffisent pas à contenir cette population. Il faut aussi avoir recours à des ressources d’ordre idéologique.


 

2- Le préjugé de couleur à Saint-Domingue

 

        
2.1-
Le système ségrégationniste tripartite 

 

Le racisme se présente comme un ensemble de pratiques discriminatoires. Tout au long du XVIIIe siècle, on observe la mise en place de toute une série de mesures administratives de nature discriminatoire et ségrégationniste à Saint-Domingue. Le but est de renforcer progressivement les préjugés puis d’institutionnaliser le racisme par des législations appropriées, à mesure que la colonie devient plus productive, et donc, davantage structurée par l’esclavage. La clé de voûte de ce système ségrégationniste sera la création d’une classe  tampon entre les colons européens et les esclaves. Pour cela, il fallut renverser des dispositions du Code noir qui reconnaissaient aux affranchis les mêmes droits qu’aux colons.
 
Dès 1703, il y eut des dispositions relatives au caractère dérogeant des mariages entre nobles et femmes de couleur.  En octobre 1713, un édit institua une procédure administrative contraignante pour valider les affranchissements.  Dans les années 1720, on observe l’usage de termes relatifs à la couleur, comme « nègres affranchis », dans les ordonnances. Durant les cinquante années suivantes, des dispositions sont prises pour exclure les métis de l’administration de la justice, des offices royaux, de la profession médicale, puis des charges d’officiers supérieurs dans la milice. Les actes notariés distinguent des degrés de couleur. Puis, les libres de couleur reçoivent la dénomination de sang-mêlé. Julien Raimond témoigne que sa mère apparaît dans un acte  notarié de 1760 comme « mulâtresse libre », ce qui n’est pas spécifié dans son acte de mariage. En 1766, lui-même est désigné comme quarteron. En 1783, il perdit le titre de « Sieur » tandis que sa mère perdait son patronyme, remplacé par un double prénom, et passait de « mulâtresse libre » à « griffe libre ». À compter de 1771, les descendants d’Amérindiens ne furent plus assimilés aux Blancs.  En 1773, une loi ordonna aux libres d’adopter des noms d’origine africaine.
 
L’idée centrale est d’établir une hiérarchie raciale basée sur le degré d’ascendance européenne, afin de « lier la couleur nègre à la servitude et la couleur blanche à la liberté » (Gauthier, F. 2007). Pour cela, il faudra ériger une « double distance du mépris : celle qui existe entre les maîtres et les esclaves, celle qui existe entre les esclaves et les libres de couleur » (id.).

Les multiples interdits imposés aux libres se veulent volontairement humiliants : interdiction de s’habiller comme les Blancs, de s’asseoir à l’Église sur les mêmes bancs, obligation de toujours montrer du respect envers eux, etc. La situation exceptionnelle de la colonie justifie de telles mesures : « Chez tous les peuples qui ont eu des esclaves, les fils ou petits fils des affranchis étaient réputés ingénus.  Mais à Saint-Domingue, l’intérêt et la sûreté veulent que nous accablions la classe des noirs d’un si grand mépris que quiconque en descend, jusqu’à la 6ième génération, soit couvert d’une tâche ineffaçable »  (Hilliard d’Auberteuil, cité dans Adrien, 1997, p. 8). On ira jusqu’à faire perdre leurs privilèges aux Blancs qui épouseront des femmes de couleur, ce qui entraînera le départ pour la France de beaucoup d’entre eux vu que ces dispositions étaient sans effet en métropole. La présence des Noirs et des mulâtres était limitée en France et il fut créé en 1777 un système de dépôt dans les ports pour les esclaves accompagnant leurs maîtres.

 

Il y avait de nombreuses failles dans le système hiérarchique basé sur la couleur et présenté comme indispensable à la stabilité de la colonie. Lors du recensement de 1782, les « Affranchis » sont classés en deux catégories, noirs libres et gens de couleur mulâtres,  question de diviser les Libres. L’appellation « gens de couleur » prête à confusion. Elle est tantôt synonyme de Libres, englobant aussi bien des mulâtres que des noirs non métissés, tantôt synonyme de mulâtres. Dans cette dernière acception, elle semble cependant exclure les mulâtres esclaves, presqu’aussi nombreux que les libres.  Le terme « Affranchis » occulte aussi une autre réalité : plusieurs membres de ce groupe, noirs ou mulâtres, sont nés de parents libres et donc, n’ont pas été « mis en liberté ». Par ailleurs, des législations visent à réduire le nombre des affranchissements qui sont par ailleurs une source de revenus pour l’administration publique. Pour éviter ce paiement ou le retarder, des propriétaires accordent une liberté de fait à certains de leurs esclaves qui deviennent des « libres de savane » des affranchis sans papiers.


 
Il y a aussi les marrons, ces esclaves en fuite qui se réfugient dans les montagnes où ils forment de petites communautés. Enfin, parmi les esclaves, il existe une distinction entre les créoles, nés en Amérique et souvent affectés aux travaux domestiques ou aux tâches spécialisées et les bossales, nés en Afrique et généralement affectés aux travaux des champs. Parmi les esclaves des champs, les commandeurs jouissent d’une certaine liberté et sont autant les instruments de contrôle des masses d’esclaves que leurs interprètes auprès des propriétaires. De nombreux affranchis sont propriétaires, possèdent des esclaves ou exercent des professions et sont plus riches et mieux éduqués que bien des Blancs. Bref, les divisions sociales sont plus complexes que les trois grands groupes, les Colons, les Affranchis et les Esclaves, proposés par les idéologues coloniaux.




2.2 – Un témoin privilégié de l’évolution du phénomène

 

Le racisme s’est développé à Saint-Domingue pour perpétuer l’exploitation des nègres et des mulâtres, libres ou esclaves, en essayant de briser leur sentiment de révolte du fait de la cruauté de leur condition.  L’objectif était de les empêcher de comprendre le système dans lequel ils se retrouvaient, les priver de toute identité propre en dehors de leur rôle dans la production coloniale et faire du blanc l’expression supérieure du genre humain (Tolentino, p. 12). Cette idéologie s’est développée au rythme de l’évolution de la production coloniale. Elle a ciblé particulièrement les libres car l’esclavage contient de par sa nature même des mécanismes de mise à distance des exploités.  Pour les Blancs,  les libres pouvaient  être les chefs naturels des masses esclaves et les initiateurs éventuels d’un soulèvement général dont la menace était le grand cauchemar de la colonie. Pour la Métropole, surtout depuis 1769, une alliance entre libres et colons pourrait conduire Saint-Domingue à rechercher l’indépendance, comme les colonies anglaises d’Amérique du Nord.   


On observe une nouvelle ère de discriminations à compter de 1770. Une des réactions des libres fut de montrer leur fidélité en répondant à l’appel pour combattre les Britanniques en Amérique du nord en 1779. Ils seront 545 pour 156 volontaires blancs de Saint-Domingue. On leur suggéra de financer l’achat d’un navire de guerre.  En 1783, Julien Raimond devint le représentant des Libres du Sud pour organiser cette collecte et faire valoir leurs droits auprès du roi. L’année suivante, profitant d’un voyage d’affaires en France, il s’adressa directement aux autorités métropolitaines et leur soumit quatre mémoires sur le racisme à Saint-Domingue, en 1785 et 1786. Il suivra les préparatifs des États généraux qui déboucheront sur la Révolution française.  Il sera témoin des actions des Blancs pour se faire reconnaître comme les seuls représentants de la colonie.  Quand les trois ordres se réunissent en Assemblée nationale le 20 juin 1789, c’est de Saint-Domingue qu’ils parlent et cette question occupera une place de premier plan dans l’évolution de la Révolution française (Adrien, A., 1997, p.7). Dès août 1789, les représentants des Blancs de Saint-Domingue souligneront, à propos de la Déclaration des droits de l’homme, qu’elle s’attaquait directement aux fondements de la colonie. Ils firent donc campagne pour l’exclusion des colonies de son application et l’adoption d’une constitution spécifique pour elles. Ils furent aussi les instigateurs d’une politique de persécution contre les Libres à Saint-Domingue.

La Société des citoyens de couleur fut fondée à Paris le 29 août 1789.  Raimond les rejoint fin septembre 1789. C’est Raimond qui, en octobre 1789,  introduisit l’Abbé Grégoire à la Société des Amis des Noirs, fondée en février 1788.  Raimond persuada cette Société de mettre l’accent sur la discrimination, plutôt que sur l’esclavage. En France, il n’y eut jamais de grand mouvement populaire pour l’abolition de l’esclavage comme en Angleterre ou aux États-Unis (Dubois, p. 111). D’une part, le mouvement abolitionniste n’y était pas ancré dans la religion comme dans les pays anglophones mais dans les idées des Lumières. D’autre part, la prospérité française était davantage tributaire des colonies, particulièrement de Saint-Domingue, et la population en était parfaitement consciente.  Planteurs et négociants étaient moins unis sur les droits des gens de couleur que sur le maintien de l’esclavage. Dans plusieurs textes publiés à compter d’octobre 1789, Julien Raimond fit valoir que le racisme était une conséquence directe de l’esclavage, qu’une alliance entre les Libres et les Blancs était de ce fait impossible, que la société coloniale, raciste et esclavagiste, ne pouvait pas être réformée, le racisme étant nécessaire à l’équilibre de la mécanique coloniale (Gauthier, F., 2007, p. 89). Cet équilibre brisé, l’abolition de l’esclavage suivrait très vite.

Quand le Comité des colonies adopta finalement la résolution sur le droit de vote dans les colonies le 28 mars 1790, le libellé de la décision était assez vague pour que les autorités coloniales puissent l’interpréter comme excluant les Libres. Vincent Ogé, un des fondateurs de la Société des citoyens de couleur, rentra à Saint-Domingue pour tenter d’en forcer l’application. Avec l’aide de Jean-Baptiste Chavannes, il parvint à lever une troupe composée de Libres de couleur, appuyée par des libres de savane et des esclaves fugitifs (marrons) en octobre 1790. Ils furent vaincus par la Garde nationale du Cap et les meneurs exécutés en février 1791. Il s’ensuivit une période de troubles opposant les Libres aux Blancs. Les capacités de répression de la société coloniale esclavagiste en sortirent affaiblies,  les milices locales formées de Libres refusant par la suite de réprimer les esclaves. Entretemps, le décret du 12 octobre 1790 avait confirmé l’abandon du sort des libres aux colons.

En mars 1791, une pétition de la Société des citoyens de couleur réclama l’envoi de Commissaires dans les colonies afin d’y appliquer les principes de justice de l’Assemblée nationale. Le débat sur les colonies qui se tint du 11 au 15 mai 1791 pour tenter d’éviter que l’Assemblée ne viole les principes de la Déclaration des droits aboutit à une victoire du lobby colonial, soit la institutionnalisation de l’esclavage et l’abandon de la législation sur les personnes aux assemblées coloniales, composées de Blancs. Un amendement adopté le 15 mai ouvrant les droits de citoyens aux Libres nés de père et mère libres n’était en fait qu’un marchandage pour le maintien de l’esclavage. Cet amendement fut abrogé le 24 septembre 1791. Ce débat  divisa profondément l’Assemblée, en côté droit et côté gauche. Cependant, moins d’un an après la défaite d’Ogé et Chavannes, l’insurrection générale des esclaves dans la nuit du 22 au 23 août 1791 ouvrira un processus qui aboutira à la création de la République d’Haïti le 1er janvier 1804. De nombreux insurgés porteront sur eux des feuillets contenant les lettres N et M (Noirs et Mulâtres) entrelacées ou un extrait d’une lettre d’Ogé à son retour à Saint-Domingue : « le préjugé vaincu, la verge de fer brisée, vive le roi » (le roi avait toujours été perçu comme la seule autorité pouvant limiter les pouvoirs des colons).


2.3- Le piège du racisme

Le 4 avril 1792, l’Assemblée nationale adopta un décret garantissant aux Libres leurs droits civils et politiques. Une commission civile fut chargée de faire appliquer ce décret. Julien Raimond fut écarté mais il put s’entretenir avec un des commissaires, Sonthonax. Il lui expliqua que l’objectif de l’insurrection était clairement la nécessaire abolition de l’esclavage et lui fit des recommandations sur l’égalité au niveau des élus et des officiers de la Garde nationale ainsi que sur l’adoption d’une forme de gouvernement axé sur le respect des droits. (Gauthier, F., in Hurbon, L. 2000). En janvier 1793, Raimond publia un pamphlet dans lequel il plaide pour l’inclusion des esclaves dans toute recherche de solution pour éviter que Saint-Domingue ne tombe en ruines.  En butte à l’hostilité des colons qui étaient appuyés par un nouveau gouverneur,  les commissaires ne durent leur salut qu’au soutien des esclaves.  Le 29 août 1793, Sonthonax prononça l’abolition de l’esclavage. Une députation représentative de l’ensemble de la population de Saint-Domingue (Belley, Mills et Dufay) se rendit en France. Elle fut reçue par la Convention montagnarde qui, le 4 février 1794, reconnut et étendit à toutes les colonies françaises la liberté générale conquise à Saint-Domingue. Le 6 mai 1794, Toussaint Louverture, se rallia à la France et se révéla rapidement un dirigeant remarquable. Il défit les troupes espagnoles (1794) puis les troupes anglaises (1798) qui espéraient s’emparer de Saint-Domingue à la faveur des troubles internes.  Entretemps, les Commissaires l’avaient nommé  gouverneur adjoint (1796).

De son côté, Julien Raimond fut emprisonné à Paris de septembre 1793 à mai 1795, accusé d’avoir attisé la violence raciale dans la colonie. Cependant, en mai 1796, il arriva comme membre d’une commission civile chargée de restaurer l’ordre à Saint-Domingue. Il contribua à la mise en place d’un système de travail visant à maintenir la production sucrière dans la situation post-esclavagiste. Comme Toussaint, il estimait que
pour défendre l'abolition de l'esclavage,  il fallait des revenus qui ne pouvaient être générés que par le maintien du système de vastes plantations pour la vente des produits à l'exportation. Raimond appuya Toussaint mais se brouilla avec Sonthonax qui était aussi Commissaire. Il retournera en France en 1797,  après l’éclatement de la Commission.

En août 1798, Toussaint obtint la reddition des Britanniques et signa avec eux des accords, alors que la France était encore en guerre avec la Grande-Bretagne. Le
général Hédouville, représentant spécial de la France et supérieur hiérarchique de Toussaint, vit cela comme de l’insubordination. Toussaint organisa alors, en octobre 1798, une révolte populaire pour forcer Hédouville à quitter l’île. La veille de son départ, Hédouville déchargea de toute obédience à l’égard de Toussaint, le général André Rigaud, commandant du Sud et profondément attaché à la France. La lutte de pouvoir entre les deux généraux s’annonçait inévitable. Toussaint ne sut pas éviter le piège de la situation. Le Sud, colonisé plus tardivement que le Nord et l’Ouest, moins développé économiquement et plus faiblement peuplé, contenait un pourcentage plus élevé de  planteurs mulâtres (Hector, 2006).  En réponse aux provocations, souvent teintées de préjugés du Général Rigaud, Toussaint prononça en février 1799 un discours que M.R. Trouillot qualifie de plus grave erreur  jamais commise par un dirigeant haïtien : il en fit une question de couleur, alors même qu’il était appuyé par de nombreux mulâtres (Trouillot, 1977). La « guerre du Sud », que Julien Raimond vit comme une gaffe mais durant laquelle il apporta son soutien à Toussaint, éclata en juin 1799.  Toussaint sortira vainqueur en juillet 1800.

L’arme la plus sûre et la plus dévastatrice du racisme est l’intériorisation par ses cibles des préjugés qui servent à les opprimer. La guerre du Sud fut la plus grande victoire des colons, celle dont l’héritage a déstabilisé la société haïtienne jusqu’à ce jour.


2.4- Tentative de retour à l’esclavage et à la discrimination raciale

Raimond s’interrogeait depuis octobre 1797 sur les orientations de la politique coloniale française. Le renversement de la Convention montagnarde en juillet 1794 ouvrit un processus contre-révolutionnaire qui permit le retour à une politique franchement colonialiste sous le Directoire. Le Coup d’état du 18 brumaire (9 novembre 1799) marqua en fait le retour au pouvoir du parti colonial esclavagiste.  Pour la Constitution du 13 décembre 1799, la liberté n'était plus un droit naturel, mais une simple concession du gouvernement.

(La déclaration des droits de l'homme et du citoyen disparut alors des Constitutions françaises jusqu'en…1946). Cette nouvelle Constitution stipulait également un régime particulier pour les colonies. Un arrêté du 25 décembre 1799 précisa cependant que cela ne signifiait pas le retour de l’esclavage à Saint-Domingue. Une nouvelle Commission  chargée de présenter la Constitution dans la colonie arriva en juin 1800. Julien Raimond en était un des trois membres. Toussaint Louverture souligna tout de suite que l’objectif de la révolution haïtienne était l’adoption absolue du principe selon lequel aucun être humain ne pouvait être la propriété d’un autre, et non une liberté de circonstance concédé par un souverain seulement à la population de Saint-Domingue et donc révocable en tout temps.


Julien Raimond collabora avec Toussaint à la rédaction d’une constitution autonome pour Saint-Domingue.  Promulguée en 1801, cette Constitution déclarait l’abolition de l’esclavage et proposait une alliance privilégiée entre la France et Saint-Domingue. Elle établissait de fait l’indépendance d
e Saint-Domingue, seule garantie de la liberté pour tous. Pour toute réponse, Bonaparte mit sur pied une expédition armée qui arriva à Saint-Domingue en février 1802, après la mort de Julien Raimond. Dirigée par le beau-frère de Napoléon, le Général Leclerc, cette expédition comprenait des militaires issus des colonies (comme Rochambeau) ainsi que des officiers de couleur vaincus par Toussaint (Rigaud, Pétion, Villatte, etc.). Leclerc avait cependant reçu des instructions secrètes : le désarmement des officiers et soldats de couleur, la déportation de tous les acteurs de la révolution haïtienne, le rétablissement de l’esclavage.

Entre février et mai 1802, Toussaint mena une guerre de position qui lui permit de négocier avec Leclerc a) la reconnaissance de la liberté générale et b) le maintien des grades des officiers qui se rallieraient (ce qu’ils firent tous). Cependant, le 7 juin 1802, le soupçonnant de comploter, Leclerc fit arrêter Louverture  traîtreusement et le fit déporter en France huit jours plus tard.  Par la suite, Leclerc établit un règne de terreur à Saint-Domingue et entreprit de désarmer la population. Les bandes de marrons grossirent de plus en plus. Pendant ce temps, Bonaparte mettait en œuvre son plan : le 29 mai 1802, les officiers de couleur étaient exclus de l’armée, le 2 juillet 1802, le territoire métropolitain était interdit aux « noirs et gens de couleur » et le 8 janvier 1802, les mariages mixtes étaient prohibés. L’esclavage fut rétabli à la Guadeloupe, après l’écrasement de la résistance menée par Delgrès et Ignace, le 28 mai 1802. La nouvelle parvint à Saint-Domingue à la fin du mois de juillet.  Leclerc essaya quand même de persuader le Général Dessalines d’exterminer les officiers mulâtres mais ce dernier ne se laissa pas convaincre.

 

L’alliance entre les anciens affranchis et les anciens esclaves ne tarda pas à survenir. L’union des forces indigènes une fois réalisée, l’armée française ne put résister bien longtemps. L’ultime bataille eut lieu le 18 novembre 1803, à Vertières.


 
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