Par Hugues Corriveau (Montréal)

Poème du décours

Épiphanie mémorielle
Par Hugues Corriveau

Elle n'est pas simple, la poésie de Robert Berrouët-Oriol, présenté comme un linguiste-terminologue, mais elle donne l'immense plaisir d'un langage opulent, presque gastronomique. Bref, on souligne que ce recueil, Poème du décours, est une « métaphore de la géographie des corps souffrants et morcelés comme lecture de nos passions ». Ce n'est pas peu. Reste à cerner le propos de ce recueil généreux.

En fait, ce livre ramène à la mémoire la figure d'Angélique, une esclave noire qui, en 1734, fut pendue parce qu'accusée d'avoir incendié Montréal. Mais cette Angélique est beaucoup plus qu'elle-même, elle est toutes les femmes caraïbes, l'essence même de la passion du feu érotique, car tout passe chez Berrouët-Oriol par le filtre d'une sexualité tellurique et vivante. Soit, le texte fait bel et bien référence à l'incendiaire: « heures folles torche bûchère que porte ta crinière aux senteurs de résine de sexes embastillés elle est calendrier palimpseste brasillant 1734 incendies par verdict comploté d'échafaud ma ville angélique flamboie de négresse passion ».

Mais il y a plus, car le poète s'attarde à la modernité des rapports humains traversés, maintenant, de mille octets, de courriels « distanciateurs », de désirs de paroles entendues dans l'oreille. Même affleurement des peaux bandées par la vie que dans En haute rumeur des siècles, entre mort et tension, entre fulgurance et transhumance. « À l'aune même de l'île qu'[il] porte dans [s]a tête », il convie aussi le père mort, ou « Sextus Berrouët, général de fine épée », ou « Edmond Oriol [...] roi des alambics » dont on suit, ébaubi, le destin, et combien d'autres figures qui font le coeur de l'exilé encore pourvu des rumeurs océanes.

 Hugues Corriveau | Journal Le Devoir, 6 février 2010