Par Hugues St-Fort (New-York)



Robert Berrouët-Oriol et les hautes exigences de la poésie

Par  Hugues Saint-Fort, New York, 21 juillet 2013


Découdre le désastre suivi de l'île anaphore

Robert Berrouët-Oriol a la poésie dans le sang. Il vit par et pour elle. Le monde de la poésie lui rend bien cette passion pour un art qui de tout temps a toujours été d’une exigence maximale. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler que le gouvernement  de son pays d’adoption, le Canada,l’a nommé membre du prestigieux Prix de poésie du Gouverneur général du Canada en 2012.  En France, en 2010,  il a obtenu le très convoité Prix de poésie du Livre insulaire d’Ouessant pour Poème du décours paru aux Éditions Triptyque de Montréal. Ce livre, la même année, a également été finaliste du Prix du Carbet et du Tout-Monde en France. 


Dans Découdre le désastre, suivi de L’ile anaphore, sa plus récente fiction poétique, Berrouët-Oriol nous captive d’abord par le côté majestueux et le côté somptueux de sa langue. Par définition, le fictionnel est ce qui n’existe pas, ce qui a été inventé. C’est pourquoi il se déroule le plus souvent dans des textes narratifs forgés de toutes pièces par des auteurs qui nous mènent au fil de leur intention. Mais, comment la poésie lyrique peut-elle constituer de la fiction ? Quel type de rapport avons-nous avec la fiction ? En fait, tout se passe au niveau de l’œuvre elle-même, de la langue ou du langage du texte. C’est elle qui nous rattache avec la fiction. Peu importe la nature du genre littéraire en question, roman, poésie, théâtre, nouvelle…On comprend dans ce cas la vraie nature de notre commerce avec la fiction.


La poésie de Berrouët-Oriol nous introduit dans l’univers de la littérature fictionnelle  d’abord par le biais du langage. La poésie est langage, le langage est poésie. D’où l’importance de la maitrise des pratiques linguistiques de la littérarité :

 

              Oyez oyez ma langue en rut

à sourdre mortifères failles

                    cadavéreuses de pile en pile

                    draine carnaval de mots

             contre la matrice bavarde des alphabets

à l’encan halluciné

           aux tarlatanes de la scène-séisme


Et que dire de cette strophe dont la splendeur semble se perdre dans un lointain inconnu pour réapparaitre toujours plus proche et plus vive :


flambée de glaise

mes jets de migrance

artillent muettes raies

majestueuse

lactescente oblation

pour ma leste ardeur à cantiquer feulement

ô salines suintées de haute prosodie


L’absence totale de ponctuation qui est devenue l’une des règles de la poésie contemporaine se donne libre cours dans la poésie de Berrouët-Oriol et semble ne gêner nullement l’expression linguistique tout au long du recueil.


Si Découdre le désastre est entièrement rédigé en vers libre, L’ile anaphore qui le suit est formé de longs poèmes en prose qui semblent nous plonger au cœur de la poésie fictionnelle. En voici un passage :


un jour qui ne ressemble à aucun autre jour un dire-à-deux a proféré ses grêles leurres sans crier gare et la neige amie mal-aimée a recouvert de tendresse ce dé qui roule vers son destin il n’eut pas lieu rien rien hors l’extinction de ta voix un détour de page logicielle mène mêmement à l’écho de toi


Au terme de cette lecture, certains pourraient taxer la poésie de Berrouët-Oriol d’impénétrable ou d’incompréhensible ou peut-être même d’obscurité. Pour le premier reproche, il y a certainement matière à discuter. Un texte peut être impénétrable sans pour autant être incompréhensible car c’est le propre de la poésie contemporaine de ne pas se laisser « ouvrir » facilement et de réclamer des « clés ». Quant au reproche d’obscurité, je doute qu’il puisse tenir le coup. En effet, la poésie est par-dessus tout lumière. 






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Dans Mes coups de coeur en 2011 
Par Hugues St-Fort


Poème du décours
Ce recueil de poèmes a permis à Robert Berrouet-Oriol d’être sacré lauréat dans la catégorie poésie au Salon du Livre Insulaire de Ouessant (Bretagne) en 2010. Berrouet-Oriol n’est pas un nouveau venu dans la poésie haïtienne d’expression française. En 2009, il a publié En haute rumeur des siècles, aux éditions Triptyque, et en 2008, Troc paroles/ troc de paraules. Sa poésie est très exigeante et accorde au signifiant une place prépondérante dans l’ensemble de la création verbale. Poème du décours est un long poème en prose qui « interpelle la figure emblématique d’Angélique, esclave noire et rebelle qui, en 1734, fut accusée et pendue pour avoir incendié Montréal. »

L’ampleur de la prose poétique de Berrouet-Oriol suggère que le poète a réussi à « trouver le point de contact entre le vers et la prose ». En témoignent ces passages:

« j’ai tiré ma révérence en trait de fusain contre les lèvres du jour ne m’attends plus sur ce boulevard aux pieds borgnes épuisé d’avoir trop compté mes maux j’ai fait vœu de marcher désormais à côté de mes pas à l’aune même de l’ile que je porte dans ma tête on y accède par chemins de patience aucun pont ne la relie aux glaciers qui l’entourent… (pg. 55).

Potomitan