VOIX D'ICI, VOIX D'AILLEURS

« Voix d’ici voix d’ailleurs » ouvre la porte à de nouvelles voix. Je ferai surtout des suggestions de lecture d’auteurs d'hier et d'aujourd'hui qui, dans leur imaginaire et leurs pratiques d'écriture, sont porteurs de lumière et d'un projet esthétique singulier. À l'occasion, cette rubrique portera également l'une ou l'autre des grandes voix de la Francophonie ou de la Francocréolophonie sur des sujets liés à ces champs d'action.

Cette rubrique illustrera encore une fois que le talent, d'une génération à l'autre, est une île palimpseste qui se réinvente avec bonheur dans l'écriture comme acte autonome de liberté.



 
Chantal Moreno et Frankétienne,
lauréats du prix des Cinq continents 
 
Par Delphine LOUIS
Normalienne
 
Source : Le Nouvelliste, Port-au-Prince, le 29 octobre 2013
 
Comme un grand nombre de lecteurs, je croyais que le prix des Cinq continents de la francophonie était une affaire sérieuse, et je me réjouissais de sa remise en Haïti, de la venue du lauréat et des membres du jury. Je suis déçue. On aura peu entendu les membres du jury et le lauréat dont je n'ai même pas retenu le nom. La cérémonie de remise du prix semble n'avoir été qu'un prétexte pour que Chantal Moreno se donne un satisfecit en tant que représentante de l'Organisation internationale de la francophonie dans la région et en Haïti. « J'ai fait ci, j'ai fait ça » Madame voulait se montrer et ignore une règle élémentaire de la politesse et du bon sens: à l'occasion de la remise d'un prix, la vedette, c'est le lauréat. On ne fait pas venir de si loin une vingtaine d'invités pour les réduire au rôle de figurants et donner à voir et à entendre les bienfaits de madame Moreno. Tout le monde aurait apprécié un concert des ambassadeurs de la francophonie (Belo, Jeanjean Roosevelt, BIC, les trois innocents dans cette affaire), il eut suffi de séparer les deux événements.
 
Madame Moreno est une fonctionnaire sur le départ qui a utilisé le prix des Cinq continents comme son cadeau d'adieu à elle-même en volant la vedette au lauréat pour se mettre en évidence. Elle a eu pour cela deux autres complices, un jeune comédien inconnu du public haïtien qui a massacré des extraits de l'oeuvre primée et la poésie de Césaire. Pauvre lauréat! Pauvre Césaire! Pourquoi lui ? Personne ne sait, sauf madame Moreno. Quand on sait le nombre de bons diseurs que compte ce pays, on se demande si ce choix a été fait sur des bases sociales et amicales plutôt que sur des critères artistiques. Le deuxième complice de madame Moreno est sans doute le plus coupable. Frankétienne a produit dans les premières années de sa vie littéraire une oeuvre trop importante pour céder à des vices mégalomaniaques qui desservent sa réputation et le rendent de plus en plus antipathique.
 
Une demi-heure de « radotage » sur ses oreilles, une bonne et une mauvaise, lui-même et lui-même comme l'apothéose d'un cérémonial inutilement long. Franck accepterait-il qu'après la remise du Nobel qu'il espère de toutes ses forces, après ses propos de félicitations au jury (Frankétienne ne remercie pas les jurés, il les félicite) on donne un temps de parole à un autre écrivain, qui se dit le meilleur de tous et qui estime que l'humanité n'a qu'une raison d'être : le célébrer ? Et puis toutes ces platitudes à l'endroit de madame Moreno. Minable de la part d'un écrivain majeur. Mais le Frankétienne d'aujourd'hui accepte les compliments d'où qu'ils viennent et dirait du diable qu'il est la bonté même si le diable le désignait comme l'immense Frankétienne.
 
Je présente mes excuses au lauréat, au jury, aux écrivains haïtiens (ils n'étaient pas nombreux dans la salle, madame Moreno n'ayant peut-être pas saisi qu'il était avant tout question d'un prix littéraire), à tout ce monde de la littérature qui a eu la part congrue de cette remise travestie en un show à deux têtes, Chantal et Franck. S'il faut être sérieux, cela n'a pas vraiment servi la francophonie. Bon, je vais quand même me procurer l'oeuvre du lauréat et la lire. Après le traitement de deuxième classe que les élus du soir lui ont accordé,je lui dois bien cela.
 

 
LA DIASPORA HAÏTIENNE
TERRITOIRES MIGRATOIRES ET RÉSEAUX TRANSNATIONAUX
Par Cédric Audebert
Presses universitaires de Rennes PUR 2012

 

Recension du livre LA DISAPORA HAÏTIENNE du géographe français Cédric Audebert

Par Hugues Saint-Fort - New York le 8 septembre 2013

 

Qu'est-ce que la diaspora haïtienne ?

Le sous-titre « Territoires migratoires et réseaux transnationaux » du livre « La diaspora haïtienne » précise les objectifs de la recherche entreprise par Cédric Audebert.
En effet, le livre décrit les réseaux transnationaux parmi les immigrants haïtiens, leur distribution géographique à travers les Etats-Unis, et la dynamique identitaire à l'œuvre dans leur monde complexe. Le résultat est un superbe traitement de la question de la diaspora haïtienne, sujet qui a reçu une attention particulière de la part des universitaires travaillant en sociologie, anthropologie, et science politique durant ces trente dernières années. En général, la plupart de ces universitaires sont d'origine nord-américaine (États-Unis et Canada).

Les chercheurs français ne semblent pas particulièrement intéressés à ce type de recherche, peut-être parce que la grande majorité des migrants haïtiens s'est établie dans les grandes villes américaines et canadiennes, telles New York, Miami, Boston, et Montréal. Cependant, les chercheurs haïtiens aussi ont publié des études extrêmement importantes sur la diaspora haïtienne au cours de ces dernières décennies (Fouron & Glick Schiller 1997 ; Laguerre 1984, 1988 ; Déjean, P. 1978 ; Zéphir 2001).

Cédric Audebert, un chercheur français rattaché au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) connait bien les réseaux transnationaux qui se tissent entre les immigrants haïtiens et leur terre d'origine. Il a enseigné à l'université d'Etat d'Haïti, voyage souvent en Haïti, et écrit depuis 2003 sur la communauté haïtienne qui réside dans l'Etat de la Floride, ce qui fait sans doute de lui l'un des meilleurs connaisseurs de cette communauté vivant dans cette partie des Etats-Unis.

Le terme diaspora « initially referred to the settling of scattered colonies of Jews outside Palestine after the Babylonian exile and has assumed a more general connotation of people settled away from their ancestral homelands. » (Shuval 2000) (a d'abord désigné l'établissement de plusieurs colonies de Juifs éparpillés hors de la Palestine après l'exil babylonien pour évoquer plus tard la connotation plus générale de personnes déplacées loin de leurs terres d'origine.) [ma traduction].

En créole haïtien (kreyòl) qui est la langue parlée par tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti, le terme diaspora a quelque peu changé sa signification et se réfère soit à une personne d'origine haïtienne mais née ou résidant à l'étranger (Europe, Amérique du Nord...), soit à une personne haïtienne qui a réussi dans un pays étranger, ou plus généralement le groupe d'Haïtiens qui résident à l'extérieur d'Haïti.

Selon la plupart des chercheurs, experts, et observateurs, la diaspora haïtienne aurait un rôle fondamental à jouer dans le développement économique d'Haïti, à la fois comme investisseurs et comme clients. Cependant, malgré les liens émotionnels qui attachent la plupart des migrants haïtiens à leur terre d'origine, les relations entre la diaspora et les Haïtiens vivant sur l'ile n'ont pas toujours été faciles. Ces relations sont marquées par des soupçons mutuels et des fausses perceptions des deux côtés.

Le livre est organisé en sept chapitres. Dans le premier chapitre, Cédric Audebert nous rappelle le contexte historique de la migration haïtienne : l'Occupation américaine (1915-1934) et ses conséquences migratoires, en particulier une augmentation de 400.000 travailleurs agricoles à Cuba et en République dominicaine entre 1915 et 1929 ; la longue dictature de la famille Duvalier (1957-1986) qui a installé une sanglante répression politique et l'élimination de larges espaces de liberté culturelle et économique par le père François (1957-1971), suivie par l'émergence de ce qu'on a appelé les « boat people », c'est-à-dire des paysans haïtiens délaissant la campagne pour inaugurer un exode massif vers les côtes américaines sous la présidence du fils Jean-Claude (1971-1986). Audebert caractérise la migration haïtienne comme un phénomène structurel.

Dans le second chapitre, Audebert présente une analyse politique de la migration haïtienne dans la Caraïbe (République dominicaine, les Bahamas, les iles Turques-et-Caïques, les départements français d'Outre-Mer, Martinique, Guadeloupe, Guyane), et en Amérique du Nord, spécialement en Floride. Son analyse montre que la politique fédérale américaine a mis en place de fortes mesures de discrimination contre les Haïtiens dans les tribunaux d'immigration : entre 1981 et 1991, il n'y a eu que 28 sur les 23.000 Haïtiens interceptés en mer qui ont été autorisés à remplir un formulaire d'asile politique ; d'autre part, d'après un accord signé entre Duvalier et Washington, les garde-côtes américains étaient autorisés à intercepter des bateaux haïtiens à l'intérieur des eaux territoriales haïtiennes.

Les trois chapitres du milieu---trois, quatre, et cinq---constituent le cœur du livre. Audebert examine les thèmes principaux des réseaux transnationaux haïtiens : le rôle des familles haïtiennes dans la distribution d'une aide financière et d'une facilité à s'insérer dans le pays d'accueil, l'importance des réseaux régionaux , les difficultés des immigrants à s'établir dans les grands espaces urbains cosmopolitains pour se voir reléguer au bas de l'échelle socioéconomique. Audebert explique la distinction établie par les immigrants haïtiens entre les pays d'accueil du Nord (Canada, Etats-Unis, et France) et ceux de la Caraïbe. Mais, à l'intérieur des pays caribéens eux-mêmes, un système de hiérarchie a été organisé dans les représentations conçues par la diaspora elle-même : les destinations prestigieuses étaient les Antilles françaises, suivies par les Bahamas et, finalement, la République dominicaine.

Le chapitre 5 s'attarde principalement sur deux composantes essentielles de la vie quotidienne des immigrants haïtiens au pays natal et dans la diaspora : religion et commerce informel. La religion fournit une signification dans la vie des immigrants haïtiens en leur procurant un support psychologique et spirituel. Le commerce informel continue une tradition que les immigrants haïtiens ont ramenée avec eux de l'ile. La plupart de ces immigrants ont été sujets à la discrimination et à des contraintes sociétales. Les Madan Sara (sorte de commerçante internationale d'articles d'occasion) qui ont longtemps été une plaque tournante de l'économie rurale haïtienne ont accumulé assez de capital pour rendre les réseaux transnationaux haïtiens plus complexes en diversifiant leurs lieux d'approvisionnement et de vente ainsi que les produits échangés. D'une manière générale, les entrepreneurs haïtiens ont réussi dans des activités telles l'agro-alimentaire, (Simeus Food au Texas [Dumarsais Simeus est un entrepreneur haïtien propriétaire de cette chaine agro-alimentaire] emploie 400 personnes et contrôle un chiffre d'affaires de plus de $ 150 million par an), le commerce alimentaire, l'import-export.

Le chapitre 6 examine la dynamique identitaire à l'œuvre dans la diaspora haïtienne. Audebert identifie les fondations de l'identité diasporique haïtienne dans les relations entre les liens communautaires et la conscience identitaire, et dans les lieux de prédilection des Haïtiens : en Floride du Sud, c'est Little Haiti et le Nord de Miami ; à New York, c'est le quartier de Flatbush, et à Montréal, c'est le Parc Extension et l'Est de Montréal. Dans une enquête qualitative conduite à Miami au début des années 2000 avec 164 immigrants haïtiens, Audebert rapporte que la moitié d'entre eux indique le quartier populaire de Little Haïti comme l'espace le plus représentatif de l'identité haïtienne dans la ville. Ce chapitre 6 se termine avec une question pertinente : quel avenir pour l'identité diasporique haïtienne ?

Dans le dernier chapitre, 'L'intégration de la diaspora : un enjeu majeur pour l'avenir d'Haïti', l'auteur présente une analyse basée sur des rapports de pouvoir et des relations ambivalentes entre l'Etat haïtien et les immigrants. Il considère le rôle que la diaspora peut jouer dans le développement d'Haïti, son potentiel pour devenir une réelle force politique, et la nécessité d'une réconciliation entre la diaspora et la société haïtienne.

La conclusion est un modèle de synthèse d'une recherche en profondeur menée par un universitaire qui connait son sujet et qui en parle avec clarté. Il n'y a pas de fautes typographiques, ce qui de nos jours, est plutôt rare. En résumant une si longue et complexe recherche conduite aussi bien en Haïti que dans les principaux pays de la diaspora, Audebert a fait un excellent travail. Voici une partie de sa conclusion : « Héritage de la plantation et de la tentative du capital nord-américain de faire d'Haïti un réservoir de main d'œuvre pour les pays voisins, la dynamique migratoire s'est inscrite dans un processus historique de mondialisation où la géopolitique, la géoéconomie et la circulation de modèles culturels ont pesé sur l'ampleur, la nature et l'orientation des flux. Au fil du temps, la migration s'est affirmée comme un élément essentiel, structurel, de la relation de dépendance d'Haïti vis-à-vis de l'extérieur, en particulier des Etats-Unis. Elle est en même temps le produit de relations de domination internes qui rendent compte autant de l'instabilité politique que des multiples fractures qui caractérisent la société haïtienne : monde urbain / monde rural ; « République » de Port-au-Prince / pays en dehors ; élite et bourgeoisie / couches moyennes précarisées / masses populaires urbaines et rurales déshéritées, etc. Aux origines de l'injustice sociale et de l'insécurité structurelle pesant sur le pays, l'articulation entre logiques internes et logiques externes de l'émigration explique la force et la géographie complexe des flux au départ d'Haïti. »

C'est un livre qui vaut la peine d'être lu pour le volume d'information qu'on y trouve. Il sera utile non seulement aux lecteurs qui ne connaissent pas bien Haïti et sa diaspora, mais aussi à tous les spécialistes de la diaspora haïtienne. En fait, c'est une lecture indispensable.

 

Références citées :

Déjean, Paul (dir.) (1978) Les Haïtiens au Québec. Montréal, Presses de l'université du Québec.

Fouron, Georges & Glick Schiller, Nina (1997) "Haitian identities at the juncture between diaspora and homeland », in Pessar, Patricia (dir.) Caribbean circuits, New York, Center for Migration Studies, pgs. 127-159.

Laguerre, Michel S., (1984) American Odyssey: Haitians in New York City. Ithaca, NY, Cornell University Press.

__________________ (1998) Diasporic Citizenship: Haitian Americans in transnational America, New York, St. Martin's Press.

Shuval, Judith, T. (2000) "Diaspora Migration: Definitional Ambiguities and a Theoretical Paradigm". International Migration, Vol. 38, (5).

Zéphir, Flore (2001), Trends in Ethnic Identification Among Second-Generation Haitian Immigrants in New York City. Wesport, Connecticut. Bergin & Garvey.

 


 

Prix littéraires: cent ans de sollicitude

Par ublié à Paris le 19/09/2013. Cet article est reproduit avec l'aimable autorisation

de la rédaction du magazine L'EXPRESS.

Voilà plus d'un siècle qu'ils scandent la vie des lettres françaises. Goncourt, Femina, Médicis, chacun a ses tropismes, ses rituels, ses petites faiblesses. L'universitaire Sylvie Ducas s'est plongée en spécialiste dans leur histoire.

Qui réserve quelques surprises... 

Prix littéraires: cent ans de sollicitude




Le jury du Prix Femina en 2006 à Paris. De gauche à droite: Claire Gallois, Mona Ozouf, Paule Ajac, Christine Jordis, Diane de Margerie, Anne de Caumont. Né en 1904, le prix a été créé en réaction à l'Académie Goncourt, jugée trop misogyne.

 
Le lundi 21 décembre 1903, trois malheureux journalistes font le pied de grue devant le restaurant Champeaux, place de la Bourse, à Paris. La caissière vient leur annoncer que le premier prix Goncourt de l'Histoire a été attribué à John-Antoine Nau, pour Force ennemie. L'heureux élu aura droit à un entrefilet dans Le Figaro. Un siècle plus tard, chez Drouant, où le rituel s'est déplacé, une forêt de micros et de caméras manque chaque année d'asphyxier le lauréat, qui fera l'ouverture de tous les journaux télévisés. Ainsi en sera-t-il encore, le 4 novembre prochain.  Alors que la saison des prix 2013 vient d'être lancée avec la publication des premières ''sélections'', l'universitaire Sylvie Ducas revient sur cette "exception française" dans un ouvrage historique trapu et bien informé (elle a eu accès aux procès-verbaux de vote de l'Académie Goncourt). 

Flaubert et Zola jurés Goncourt ?

Tout en peaufinant son testament, qui va jusqu'à prévoir quels meubles devront être vendus pour financer son futur prix, Edmond de Goncourt esquisse la composition idéale du jury de "son" académie à venir. Sont pressentis pour en faire partie Flaubert, Zola, Maupassant, Barbey d'AurevillyVallès, Loti... Casting éblouissant, que la mort et les querelles se chargeront de figer à l'état de rêve. Dans le premier jury, celui de 1903, on note toutefois les noms de Huysmans (survivant du groupe naturaliste), de Léon Daudet ou d' Octave Mirbeau. Si, vus de 2013, les dix de Drouant incarnent plutôt une forme d'establishment littéraire, en 1903, ces jeunes-turcs --43 ans de moyenne d'âge-- feraient presque figure de révolutionnaires. Contre les barbes blanches de l'Académie française, ils veulent promouvoir un genre encore largement méprisé : le roman. 

"Pas de jupons chez nous !"

Révolutionnaires, mais tout de même pas au point d'accepter une femme au sein de leur jury, comme le traduit bien ce cri du coeur de Huysmans ! Il faudra attendre 1945 pour qu'une jurée soit cooptée chez Drouant. Il s'agit de Colette, qui deviendra même présidente de l'Académie Goncourt, en 1949. En 1944, pour la première fois, le jury avait décerné son prix à un "jupon", Elsa Trioletpour Le premier accroc coûte 200 francs. En accordant leurs suffrages à l'épouse d'Aragon, les dix de Drouant espéraient aussi peut-être faire oublier leur attitude bien peu résistante durant la guerre... 

"Ces dames du Femina"

L'un des mérites de l'ouvrage de Sylvie Ducas est de permettre d' "individualiser" les principaux prix littéraires, qui peuvent paraître interchangeables au béotien. Ainsi du Médicis, censé favoriser, à sa création en 1958, tout du moins, l'avant-garde littéraire, comme en témoignent ses nombreux lauréats issus des Éditions de Minuit. Ainsi également du Femina, qui naît en 1904 en réaction à cette Académie Goncourt jugée misogyne. Le Comité Vie heureuse --nom du Femina jusqu'en 1919-- surgit à la croisée des salons mondains --sa première présidente sera la comtesse et poétesse Anna de Noailles-- et de la presse. Ce sont en effet deux journaux féminins, La Vie heureuse et Femina, qui s'associent pour lancer le prix, scellant, selon Sylvie Ducas, "l'intrusion de la presse dans la sphère des instances de consécration littéraire". Phénomène capital et qui ne cessera de s'amplifier, pour le meilleur et pour le pire, avec la création du prix Renaudot, en 1926, par dix journalistes et critiques littéraires attendant les résultats du prix Goncourt, et, surtout, avec la prolifération des "prix de lecteurs" lancés par des grands médias --prix des lectrices d'Elle, prix du livre Inter, prix des lecteurs de l'Express...  Ces "prix de printemps", très prescripteurs, obéiraient à un double objectif : lutter contre le "copinage" et les "magouilles" prêtés aux "grands" prix, en donnant la parole à de "vrais" lecteurs détachés de toute accointance éditoriale, et stimuler les ventes à une période de creux dans les librairies. 

Réhabilitation d'Hervé Bazin.

Ce n'est pas la moindre surprise du livre de Sylvie Ducas que d'y lire un éloge appuyé de l'auteur de Vipère au poing, pourtant considéré comme l'Homo goncourensis par excellence. Élu à l'académie Goncourt en 1960, président à partir de 1973, Bazin aurait renoué les liens avec la Fancophonie, lancé une série de bourses pour auteurs nécessiteux et défendu le statut de l'homme de lettres. Certes. Mais Sylvie Ducas, en analysant systématiquement le vote du fils de Folcoche, historiquement lié à Grasset et au Seuil, observe qu'il se prononce "contre Gallimard chaque fois que possible" : contre Modiano en 1978, contre Yann Queffélec en 1985, contre Pascal Quignard en 1989, etc. Est-ce pour enrayer ce malencontreux "réflexe" que Gallimard lui a proposé, en 1983, un contrat prévoyant son entrée dans la prestigieuse collection de la Pléiade, privilège réservé à une poignée d'écrivains de leur vivant? L'affaire avait fait grand bruit et avait finalement capoté, le Seuil refusant de céder les droits des romans de Bazin à son concurrent Gallimard. L'éditeur de la rue Sébastien-Bottin souhaitait sans doute renouer avec les années fastes d'après-guerre, où il comptait de nombreux "amis" dans les jurys : entre 1949 et 1961, Gallimard rafle huit Goncourt et sept Femina... "Le prix Goncourt est sans doute le plus bel exemple de détournement d'un mécénat littéraire par l'économie de marché", conclut cruellement Sylvie Ducas. 

Mitterrand, Duras et L'Amant.

Le legs d'Edmond de Goncourt a vite fondu comme neige au soleil. De 5 000 francs-or à sa création, le prix est passé à... 10 euros en 2013! Pour vivre, l'académie sollicite des dons. Il lui arrive parfois, écrit Sylvie Ducas, de "remercier les généreux donateurs en attribuant un prix littéraire à l'écrivain qu'ils affectionnent". En 1984, à la suite d'une visite amicale de François Mitterrand aux jurés de chez Drouant, une subvention exceptionnelle de 100 000 francs leur est accordée par la Direction du livre. Cette année-là, c'est Marguerite Duras qui reçoit le prix, pour L'Amant. "Une amie du président", observe, sibylline, Sylvie Ducas... 

La Littérature à quel(s) prix ?, par Sylvie Ducas. La Découverte, 240 p., 22 euros.